Travaillant dans un atelier d’artiste mis à sa disposition par la ville de Chartres en tant qu’«artiste en résidence», Moussa Tiba, qui se dit «citoyen du monde né au Liban» (1939), expose un panorama de ses œuvres créées dans cette ville depuis 1986 à la Collégiale Saint-André, du 3 an 18 juin 2000. À cette occasion, la revue d’art contemporain Cimaise a publié dans son dernier numéro l’article suivant signé Corine Girieud. Trois rencontres avec la lumière semblent déterminantes dans le travail de Moussa Tiba : la lumière méditerranéenne du Liban où il est né et a vécu jusqu’en 1986. La lumière du pôle Nord qu’il découvre lors d’un voyage au début des années quatre-vingts. Enfin, celle des vitraux de la cathédrale de Chartres qui a en partie déterminé son installation dans cette ville. Trois rencontres, donc. Ce chiffre reste omniprésent dans la vie et la création de Moussa Tiba. Il demeure, évidemment, un chiffre dynamique, créateur. L’artiste le dit lui-même : «Un homme rencontre une femme et, tout de suite, ils réalisent un fruit, ils donnent quelque chose. Un peintre achète une toile et crée une peinture». Considérant être dans la troisième période de son travail, Moussa Tiba raconte qu’il a dû commencer par oublier ce qui lui avait été enseigné aux Beaux-Arts. Il a réappris à regarder la nature comme un artiste, à devenir «sentiments et non mathématiques», à ne pas chercher uniquement à enregistrer tout ce qui l’entoure. Ayant lui-même enseigné durant quatorze années à l’Université libanaise de Beyrouth, il lui semble maintenant qu’un professeur d’arts plastiques ne peut pas être un artiste et explique : «Soit on triche comme un professeur, soit on triche comme un artiste». Moussa Tiba commence par orienter son travail vers un art géométrique, exprimant la logique et la mécanique de chaque chose, chaque événement. Guidé par le chiffre trois, il réalise des formes triangulaires qu’il élargit rapidement vers le carré, soit l’association de deux triangles. Cette forme lui semble moins limitée, comprenant plusieurs espaces, plusieurs formes (le cercle, le losange, le triangle) : «Dans mon dictionnaire, je dis que le triangle c’est l’homme et le carré, l’espace où vit l’homme. C’est une maison, un atelier, un satellite, un bateau». Aujourd’hui, il se considère comme souvent très loin de la géométrisation des formes, n’admettant dans son nouveau travail que «la supériorité des sentiments, le rêve de la réalisation, le rêve de la vision». Comparant sa peinture à un être humain, il explique : «Nous avons été enfant, nous avons beaucoup rêvé, nous sommes arrivés à un certain âge où nous regardons toujours en avant tout en restant attachés à la nostalgie du passé». Sa peinture conserve ainsi les racines de tout son travail, chaque tableau continuant le précédent comme s’il exécutait toujours la même toile depuis le début, avec ce même souci du carré. Moussa Tiba croit en la continuité des choses et des êtres : «Je me dis que peut-être nous vivons dans le temps de Babylone. J’ai un million d’années, peut-être plus car l’homme reste toujours le même, et se développe». Ainsi, les répétitions de formes ou de couleurs sur ses toiles rappellent que deux touches de rouge provenant d’un même tube de peinture demeurent différentes parce que déposées à deux endroits, deux moments différents ; que chaque carré de toile de jute est unique mais se rattache pourtant au carré initial du tableau. L’artiste compare cette idée à un miroir qui semble toujours différent selon ce qu’il reflète, alors qu’il reste pourtant le même, sans le rester vraiment. Il explique, montrant une toile sur laquelle il a ajouté un carré de jute qu’il a déformé : «J’ai forcé ce carré dans ce sens pour en faire une chute d’eau, pour le changer de son aspect originel, ordinaire, mais c’est pour le changer de son aspect originel, ordinaire, mais c’est pourtant un carré». Il ajoute que s’il emploie le terme de chute d’eau, c’est qu’il invite toujours l’imaginaire à s’emparer de sa peinture, bien que la représentation ne soit pas de mise. Fidèle à la peinture pour elle-même, Moussa Tiba travaille à l’huile ou à l’acrylique et n’hésite pas à créer des empâtements, à graver la matière, à plier la toile ; mais il refuse d’utiliser d’autres matériaux que ces médiums pour donner du volume à ses toiles : «Quand j’applique de grosses couches de peinture, ce n’est pas pour faire de la sculpture, je suis moi-même sculpteur. C’est parce que la peinture doit sortir de la toile. Je dois utiliser sa force, son énergie. Je dois utiliser la peinture dans toutes ses possibilités». Il laisse fréquemment ses grands formats de toile de jute, libres, sans châssis. Ainsi restent visibles les déformations causées par la peinture et le vernis – ajouté par endroit – jouant sur les effets de matité et de brillance. Le temps du travail, pour l’artiste, ne se mesure pas avec une horloge ni même un calendrier : tant que le tableau demeure dans l’atelier, il reste en suspens, entre avancée et achèvement. Le peintre revient donc sur certains, modifie son travail passé : «Je ne suis pas unique dans ma création». Si, aujourd’hui, la technique de l’artiste se porte davantage vers l’huile et l’acrylique, il a aussi beaucoup travaillé la transparence de l’aquarelle, tout comme il a appris celle du vitrail, à Chartres, ville qu’il aimait avant de la connaître pour son emblématique cathédrale. Moussa Tiba avance, guidé par la lumière
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