Près de quarante ans après l’assassinat de Patrice Lumumba, le Belge Gerard Soete vient enfin de se défaire d’un lourd secret : une nuit de janvier 1961, dans une puanteur d’acide sulfurique et de cadavres écartelés, il fit disparaître le corps du martyr congolais. «Est-ce que la législation me le permettait ?», se demande-t-il aujourd’hui, à 80 ans et en bonne santé, dans son pavillon d’un faubourg résidentiel de Bruges (nord-ouest). «Pour sauver des milliers de personnes et maintenir le calme dans une situation explosive, je pense que nous avons bien fait», ajoute-t-il, en dépit de la «crise morale» qu’il dit avoir traversée après cette nuit «atroce». Le 17 janvier 1961, sept mois après l’accession du Congo à l’indépendance, Patrice Lumumba, le premier chef de gouvernement du pays, était assassiné près d’Elisabethville (actuelle Lubumbashi, sud), capitale de la province alors sécessionniste du Katanga. Criblé de balles, son corps n’a jamais été retrouvé, pas plus que ceux de deux proches tués avec lui, Joseph Okito et Maurice Mpolo. Selon la version officielle, il s’est agi d’un règlement de comptes entre Congolais. Mais un livre récent du sociologue flamand Ludo De Witte, L’assassinat de Lumumba, tord le cou à cette vérité-là et assure, preuves à l’appui, que la Belgique «porte la plus grande responsabilité» dans ce crime. Selon l’auteur, le but de l’élimination était, en pleine guerre froide, de maintenir le Congo dans la sphère d’influence occidentale. La thèse a connu un tel écho qu’une commission d’enquête parlementaire belge, chargée d’éclaircir «l’implication éventuelle des responsables politiques belges» dans l’assassinat, a entamé ses travaux le 2 mai. Une commission qui auditionnera certainement Gerard Soete. Commissaire de police chargé à l’époque de mettre en place une «police nationale katangaise», le Brugeois dut d’abord transporter les trois corps à 220 kilomètres du lieu de l’exécution, pour les enfouir derrière une termitière, en pleine savane boisée. De retour à Elisabethville, il reçut cependant «l’ordre» du ministre de l’Intérieur katangais Godefroid Munongo de faire littéralement disparaître les cadavres. La popularité de Lumumba était telle que son cadavre restait en effet gênant. Le «pèlerinage» sur sa tombe pouvait raviver la lutte de ses partisans. «Petit Gerard Soete de Bruges, je devais me débrouiller tout seul avec trois corps internationalement connus», résume-t-il aujourd’hui. «Toutes les autorités belges étaient sur place et elles ne m’ont pas dit de ne rien faire», ajoute-t-il, avec un fort accent flamand. Accompagné d’«un autre Blanc» et de quelques Congolais, équipés «d’une scie à métaux, de deux grandes dames-jeannes et d’un fût d’acide sulfurique», il leur fallut toute une nuit, du 22 au 23 janvier, pour accomplir leur besogne. «En pleine nuit africaine, nous avons commencé par nous saouler pour avoir du courage. On a écartelé les corps. Le plus dur fut de les découper» avant de verser l’acide, explique l’octogénaire. «Il n’en restait presque plus rien, seules quelques dents. Et l’odeur ! Je me suis lavé trois fois et je me sentais toujours sale comme un barbare», ajoute-t-il. De retour en Belgique après 1973, Gerard Soete contera cette terrible nuit dans un roman, «pour (se) soulager», mais sans livrer son nom. «Ma femme n’en a jamais rien su. Je n’en ai parlé à personne pendant dix-huit ans», ajoute-t-il.
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