Le choix de la ville d’Alger, qui a versé un lourd tribut en civils et en journalistes assassinés, n’est pas anodin. L’UIJPLF a tenu à y organiser son congrès annuel pour saluer le courage de ceux qui s’obstinent à vouloir enraciner la démocratie, mais aussi pour donner une sorte de coup de pouce à une francophonie agonisante, mais qui persiste bon gré mal gré. Dans cet espace précaire, où la violence et le gratuit restent maîtres des lieux, le combat de nos confrères algériens est on ne peut plus noble. «Si la presse n’est pas une condition suffisante pour l’exercice de la démocratie, elle en est néanmoins une condition nécessaire». C’est par cette évidence simple, que Jean Kouchner, journaliste français et conseiller en formation, a qualifié la fonction du journalisme. Les risques du métier «Médiateur entre l’opinion et le secret» puisque c’est lui qui va permettre à chaque individu de savoir ce qu’il y a dans les dossiers, «la réalité du journalisme porte en elle les germes de ses perversions», déclare M. Kouchner. Celui de l’illusion, et du vedettariat qui, dans un métier qui séduit de plus en plus les jeunes, risque de compromettre l’information tout court, aux dépens d’une certaine reconnaissance sociale. Le journaliste se lance avec l’idée que ce métier est synonyme de prestige. Il en vient à oublier que le «héros ce n’est pas le journaliste, c’est l’information, c’est le citoyen». Il oublie aussi les multiples obstacles, l’insécurité et la liberté conditionnée, auxquelles il est quotidiennement confronté. De ces difficultés, les participants débattront trois jours durant, en soulignant sans cesse l’équation paradoxale que suscite l’objectivité informationnelle confrontée aux tentations de corruption. Celles-ci sont dictées par les exigences commerciales ou les pressions politiques sous toutes leurs formes. Ceux d’entre eux qui ont eu le courage d’affronter, et la force de résister, sont jetés en prisons, exilés ou assassinés par les ennemis de la démocratie. Saluant les 101 journalistes algériens qui sont décédés sur le champ de la bataille professionnelle, et tous ceux qui poursuivent intrépidement le combat, Jean Kouchner a loué l’action engagée par l’UIJPLF, par Reporter sans Frontières et par tous les autres journalistes «pour obtenir que cesse le harcèlement de nos confrères», mais aussi pour combattre le silence lorsque des pressions sont exercées sur les journalistes. Également parmi les risques du métier, relèvent les intervenants, celui du paradoxe né du mariage de l’économique et de l’informationnel, et de la nécessité de tracer des frontières sûres entre les deux. Si «pour informer, partout et toujours, il faut de l’argent», le marketing et le lucratif ne sauraient l’emporter sur l’information, affirme un responsable algérien, qui dénonce la recherche du sensationnel et le culte commercial. «L’information est-elle un produit commercial ou culturel ?», s’interroge-t-il, déclenchant un débat houleux sur l’issue possible de cette problématique. Quel serait le juste milieu, et dans quelle mesure un média qui dépend pour sa survie «de tel ou tel groupe de presse, d’un marchand d’eau ou d’un constructeur de maisons», comme disait Jean Kouchner, peut-il assurer son indépendance ? Question difficile qui a soulevé le problème des affaires publicitaires, lesquelles doivent immanquablement être séparées de l’information pure, une frontière mal définie dans les pays en voie de développement. Ce type de problème ne peut qu’être lié à «l’absence d’investisseurs, ou à la dépendance terriblement pesante de fonds d’origine politique dans beaucoup de pays». «Toute la question réside dans la propension à convaincre les éditeurs que c’est la qualité du support et donc son indépendance qui en feront son succès commercial», conclut le conseiller en formation. L’information professionnelle Cependant, si la liberté et l’indépendance de la presse représentent les ingrédients par excellence des démocraties saines, il est indéniable que l’expertise et les moyens techniques n’en sont pas moins des facteurs-clé dans le secteur du journalisme. Invités à venir parler de la formation professionnelle des journalistes, professeurs d’université et formateurs ont évoqué, à l’unanimité, l’utilité d’une formation solide qui passe par l’apprentissage des langues, le pluralisme culturel et les techniques de communication. La pratique, l’expérience au quotidien constituent, certes, une école journalistique en soi, s’accordent-ils à dire. Elles ne sauraient cependant se substituer à une formation technique et universitaire. «Médiateurs du droit de savoir et de celui de s’exprimer», les journalistes n’en sont pas moins des professionnels qui manient le verbe et les techniques de communication, soulignent les experts. Le pluralisme et l’ouverture, l’information au bout des doigts, celle qui permet l’accès via Internet aux titres internationaux de tout genre, ainsi que la connaissance des langues étrangères, autant de facteurs qui contribuent à entretenir une formation sérieuse de base. Incommodée par une arabisation imposée, l’Algérie francophone semble perdre du terrain face à l’arabe qui n’a pas pour autant été consolidé, nous confient des intellectuels algériens dans les coulisses. Un drame culturel que la nouvelle génération de journalistes devra affronter sur un marché local qui compte 25 titres français, contre 15 seulement édités en langue arabe. Encore un de ces paradoxes qui caractérisent cette société au visage presque schizophrénique, où la modernité continue de déconcerter un intégrisme infligé à une société éprise de liberté. Là réside tout le secret du courage des Algériens, qui sont persuadés que leur pays sera le berceau de la démocratie dans le monde arabe. Aucun intégrisme au monde ne saura faire fléchir cette culture de la liberté à laquelle ils ont été formés.
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