Il voit grand, ne rate aucune occasion d’être vu et n’a de limites que le ciel. Depuis que Pikasso est né, «sans le jaune, rien ne va plus !». Né de mère inconnue – il n’en a jamais souffert – et de pères célibataires, une bande de copains – Antonio Vincenti, Patrick Baz, François Mehanna et Albert Baladi – qui s’amusaient en même temps qu’ils achevaient leurs études universitaires, Pikasso a grandi dans le bonheur et une certaine discipline. Avec un nom pareil, il ne pouvait qu’afficher sa différence et se distinguer. Il lui fallut trois mois pour se montrer publiquement et bouleverser les habitudes et le paysage des Libanais. Le 15 juillet 1986, le nouveau-né faisait sa première apparition publique dans Beyrouth et ses alentours. Les passants, surpris, n’ont pu s’empêcher de remarquer cette petite tache jaune, grand carré dans un paysage bien triste, affichant tout haut et pour la première fois au Liban une campagne publicitaire. L’enfant, conçu «par jeu» et inspiré du système européen devient très vite un média nécessaire qui exige temps et disponibilité. Les pères s’occupent personnellement de tout, lourde tâche qui inclut l’impression, les retouches, le collage et même les permissions d’afficher, alors délivrées ponctuellement ; Pikasso, perfectionniste dès sa naissance, demande à sa famille une présence à plein temps. Le jeu devient sérieux, un vrai métier avec une équipe venue se greffer aux (déjà) présents. «L’affiche qui ose» surprend, séduit, se multiplie. Le jaune lui va d’ailleurs si bien! À son premier anniversaire, Pikasso a déjà couvert 200 emplacements dans Beyrouth et le Nord. Et ne s’en cache pas. L’année suivante, ce grand séducteur propose d’autres formats, un habillage différent pour une même couleur. Outre son deux mètres 80 par deux mètres, il passe au quatre mètres par trois. Ne ratant aucune occasion de se montrer, il possède enfin sa première couverture nationale en pleine guerre et dans des circonstances quotidiennes particulièrement difficiles, voire dangereuses. 1988, les pères se séparent en toute amitié, l’éducation et l’avenir de Pikasso sont pris en charge par Antonio Vincenti qui veille à distinguer son petit des concurrents. Tous les moyens sont développés, un système de collage performant, des panneaux et leurs emplacements toujours propres, le respect des normes imposées et un choix de clients qui puissent «coller» à l’image des affiches Pikasso. L’afficheur citoyen Les années passent, le petit bonhomme prend des airs de grand ; véritable vedette médiatique, il se place dans les endroits stratégiques, sous le soleil le jour, et sous les spotlights, illuminant les autoroutes la nuit. Sérieux comme le sont les enfants élevés à bonne école, il applique les principes de son métier d’afficheur à la lettre. Curieux, pressé de devancer les choses, il diversifie sa gamme qui s’étend jusqu’à embrasser toutes les cibles. Il est «jaune et partout», comme il aime à le rappeler, sans en rougir; dans le Grand-Liban, le Grand-Beyrouth, dans les supermarchés, les lieux de loisirs pour enfants, les montagnes et la côte libanaises. Depuis peu, il a envahi les espaces de l’Aéroport de Beyrouth, devenant ainsi son «afficheur exclusif». Caméléon jaune qui se plaît à changer de format mais jamais de couleur et de qualité, il devient au gré du désir du client un six mètres par trois, un quatre par trois ou encore un 14 par quatre. Mais ce qui l’intéresse le plus, ce qui l’amuse, ce sont des activités qui l’impliquent dans une démarche plus constructive. Pikasso afficheur et média se veut surtout «afficheur citoyen», afficheur de profession et citoyen de cœur qui tient à respecter l’environnement qu’il envahit et s’intégrer dans l’habitude et l’architecture des autres citoyens. Plus encore, il propose une série de programmes d’aménagement d’espaces, dans le but d’établir un véritable partenariat avec les pouvoirs publics et autres municipalités. Les projets exécutés par Pikasso sont nombreux, le jardin de Mansourieh, la restauration et l’aménagement de la source d’eau de Sofar, le rond-point de Beit Mery et quelques autres. Enfin, l’artiste a créé le Pikasso d’Or, un événement organisé une fois par an, à Paris, et qui réunit un jury professionnel sous la présidence de M. Alain Weill, récompensant la meilleure affiche «selon des critères universellement connus». En quatorze ans d’existence, le petit Pikasso a tracé un chemin sans limite, en jaune, bien évidemment, qu’il se plaît à suivre et faire suivre.
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