L’ombre de l’indépendance planait hier sur les obsèques de Khalil Béchara el-Khoury. Comment pouvait-il en être autrement ? L’homme que l’on inhumait était le fils aîné du premier président de la République libanaise de l’ère de l’indépendance. À ses obsèques, la fibre patriotique pouvait-elle ne pas vibrer ? L’oraison funèbre prononcée au nom du patriarche maronite s’en faisait l’écho. Le chef de l’Église maronite a évoqué l’heureux temps où le drapeau libanais, «et nul autre», flottait sur les quatre coins du pays. La cérémonie funèbre était émouvante, dans une église moins pleine qu’on ne pouvait s’y attendre. Pourtant, celui qu’on absolvait avant de le mettre en terre était une personnalité-symbole. Fils de 1943 et de 1975, de l’espoir né de la première indépendance, et de son effondrement, son charme et son mythe opéraient toujours. En 1975, le fait est peu connu, Khalil el-Khoury avait même réuni à son domicile les protagonistes libanais et palestiniens du drame commençant. Il n’avait quitté définitivement le Liban qu’après avoir constaté que les positions étaient irréconciliables et les combats inévitables. Il avait alors pris un billet d’avion «aller simple» pour Paris. Pour la petite histoire, c’était la première fois de sa vie qu’il prenait l’avion, et ce moyen de transport le terrorisait. Devant la mort, qu’il a combattue trois ans durant, il avait regagné son prénom. Le «cheikh» avait disparu, et ce sont les prières pour «son serviteur Khalil» que Dieu a été imploré d’accepter. «Cheikh Khalil» ne l’aurait pas voulu autrement. Car ce grand de naissance arborait aussi un autre signe de grandeur, l’intelligence de ses limites et de sa finitude. Lucide et modéré, ardent défenseur des «deux affirmations», face aux célèbres «deux négations» de Georges Naccache, Khalil el-Khoury avait également les faiblesses de sa génération. Et d’abord celle de son parti, le «Destour», «parti de personnalités» comme Maurice Duverger appelle ce type de formation, dont les circonstances historiques, la rivalité franco-britannique en Orient, avaient dessiné les contours, face au «Bloc national». En vain avait-on tenté de renflouer cette formation en 1965. Il avait aussi les faiblesses d’une génération qui a emprunté aux Français leur esprit, mais pas leur caractère. À ses obsèques, l’effort pour rassembler les éléments d’une mémoire collective en voie de disparition, et de régler ses comptes au passé, au présent et au futur, était palpable. Le Liban que nous sommes, celui que nous étions, celui que nous ne voulons plus être, se sont donné rendez-vous pour les funérailles et l’inhumation de l’un de ses fils les plus chers, enfin rentré au pays.
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