«La première ambition de ma galerie est de constituer une collection des œuvres de Daumier qui n’ait pas son égale au monde»... Ainsi parlait, en 1927, Duncan Phillips, mécène et fondateur d’un des plus grands musées d’art moderne aux États-Unis. Bien que Phillips ait de son vivant acquis une bonne sélection Daumier, aujourd’hui, il aurait été plus que comblé. Et pour cause : le musée qui porte son nom et qui se trouve à Washington donne à voir (depuis le 19 février et jusqu’au 14 mai) une impressionnante rétrospective des œuvres du célèbre peintre satirique, doublé d’un lithographe et d’un sculpteur. Comme si la fascination que l’artiste français (1808-1879) avait exercée sur l’amateur d’art américain (1886-1966) était faite pour perdurer. Aujourd’hui donc, la Phillips Collection donne à voir 245 œuvres portant la signature de Daumier et couvrant tout l’éventail de son talent : 75 peintures, 57 dessins et aquarelles, 39 sculptures et 74 lithographies. Elles proviennent de collections privées et publiques. Cette exposition a d’abord transité par Ottawa et par Paris. « Daumier, autant mystique que caricaturiste » Pour ce qui est de Duncan Phillips, il avait été, au début du siècle, l’un des premiers Américains à s’être intéressés à rassembler des œuvres d’art contemporaines, spécialement de facture européenne. En 1920, il avait commencé par acquérir cinq peintures de Daumier qu’il destinait à son musée, ouvert l’année suivante. À cette époque, il l’avait associé à Rembrandt et à Michel-Ange, tous trois étant, pour lui, «les plus passionnés d’humanité, parmi les artistes de leur rang». Pour lui, il était un «titan et le plus grand artiste du XIXe siècle». En 1927, Duncan Phillips enrichit ses cimaises de quatre autres toiles de Daumier. Auparavant, il avait consacré à ce dernier une monographie rédigée par d’éminents spécialistes. Lui-même avait couché noir sur blanc son admiration pour «celui qui, avait-t-il écrit, avait su mettre en valeur l’essence de la condition humaine pour en faire une symbolique universelle». Par sa puissance et le rythme de son talent, il était à ses yeux de la trempe du Greco. Son enthousiasme pour l’artiste français l’avait mené à offrir, en 1941, à la National Gallery of Art, une peinture de Daumier intitulée Conseil à un jeune artiste, dans l’intention de «combler un grand vide» dans ce musée qui venait de s’ouvrir. «Je préfère, avait-il dit, donner un Daumier plutôt que l’œuvre de tout autre artiste, à cause du grand respect que j’ai pour lui et pour aider la National Gallery à jeter un pont entre les anciens maîtres et les modernes». Ses éloges vont aussi à ses lithographies : «On se délecte de l’infaillibilité de ses observations d’ordre physique et mental et de leur profonde intuitivité». Néanmoins, il nourrissait une passion particulière pour la peinture de Daumier intitulée La révolte parce qu’elle est le symbole de «toute l’indignation humaine réprimée». Il dit aussi de Daumier, «il était autant mystique que caricaturiste. Romantique de cœur, il était en fait un peintre réaliste et techniquement un expérimentateur, bien en avance sur son temps».
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