Si le XIXe siècle a aboli l’esclavage, le XXe le pratique impunément, fait remarquer Michel Arseneault dans son enquête publiée en 1996 (Actualité, 1 Mars) et faisant partie d’une série d’articles sur le même sujet, regroupés dans le recueil du Comité contre l’esclavage moderne… Parmi ces articles il est question du Liban aussi (lire plus loin). Plusieurs journalistes, auteurs, intervenants sociaux se sont penchés sur ce problème. Des associations ont vu le jour dont le Comité français contre l’esclavage. Ils dénoncent l’existence de cette forme de trafic et d’exploitation… Les témoignages sont nombreux dans différents pays d’Europe, d’Asie, du Proche-Orient, d’Afrique… Beaucoup de travailleurs portent en eux leur histoire chargée de souffrance et d’amertume, dans un enfer pavé de «bonnes intentions»... Si officiellement, l’esclavagisme n’existe plus, on estime selon l’Onu «à plus de 200 millions le nombre d’esclaves dans le monde». Loin de régresser, il persiste, fait remarquer la journaliste et cinéaste Dominique Torrès. Et cette servitude «touche de plus en plus d’hommes, de femmes et d’enfants». Contrairement «aux esclaves d’autrefois, ceux d’aujourd’hui ne bénéficient plus du bienvaillant paternalisme dont était souvent empreinte la relation avec le maître». Sensible aux problèmes de ces êtres humains, D. Torrès avait démontré l’intolérable : «Je crois que c’était moins épouvantable à d’autres époques… Je ne parle pas des cas extrêmes – et Dieu sait qu’il devait y en avoir ! Mais traditionnellement, l’esclave avait une fonction dans la maison et une valeur sociale. Aujourd’hui, on s’en débarrasse aussi vite qu’on le prend». Plus de chaînes aux chevilles, mais «pour les empêcher de s’enfuir, il suffit aujourd’hui de leur confisquer leur passeport», souligne Michel Arseneault. La misère est cachée. Pas pour longtemps et, le fait de confisquer un passeport et de le cacher (chose courante qui se pratique au Liban) ne constitue pas seulement une réaction préventive pour empêcher le travailleur de fuir mais reflète aussi un sentiment d’appartenance (la bonne est ma propriété !). C’est pourquoi l’employeur se justifie face aux critiques pour défendre «sa» propriété qu’il se doit de «protéger», a fait remarquer Danny Karam, assistante sociale auprès des réfugiés et des migrants lors d’une conversation à bâtons rompus avec sœur Amélia. Le Liban n’a pas échappé à la critique. À l’heure de sa reconstrution et sa réintégration dans le monde moderne, des journalistes locaux et étrangers ont remarqué la fameuse banderole déployée en pleine place publique qui «bradait des bonnes sri lankaises», dans le cadre des offres spéciales du mois de février en 1998. Émoi et émotion ! Le Monde diplomatique (juin 1998) ne pouvait rester insensible. Marie-Odile et Xavier Fabre écrivaient : «Offre spéciale pour le mois du shopping. Au lieu de 2 000 dollars, on vous remet une bonne sri lankaise pour 1 111 dollars. Quelle est donc cette marchandise que l’on brade au Liban ? Hommes, femmes, animaux ou objets… Presque quotidiennement, la presse publie des annonces de recherche, dans le style “Wanted” des westerns hollywoodiens : il s’agit de jeunes bonnes qui se sont échappées. Sans argent, sans passeport, sans amis, leur seul recours consiste à se rendre au consulat de leur pays (qui s’empresse de les ramener chez leur maître). Sinon, elles tomberont dans les griffes d’un employeur clandestin, lequel sera en position de force pour les exploiter davantage encore»… Briser la «loi du silence» rendra-t-il plus humain la vie de ces millions d’êtres humains asservis, chaque jour, dans le monde, selon le Comité contre l’esclavage moderne. Les témoignages sont bouleversants. Parlant des bureaux de placement, nos auteurs précités vérifient «la fragilité du semblant de façade légale utilisé» en commentant la réaction du personnel dans une agence de placement : «Si vous voulez une Sri Lankaise, vous versez 1 400 dollars au bureau, et vous la garderez deux ans et demi. Si vous n’en êtes pas satisfaits, vous nous la redonnez et nous vous la changeons. Une Sénégalaise est plus chère : 2 000 dollars et vous devez la garder trois ans. Les Philippines sont encore plus chères, leur consulat les protège, alors faites attention avec elles ! Le plus facile pour vous est de nous acheter une Sri Lankaise. Les 1 000 dolars que vous devez lui verser, ne les lui donnez pas ! Versez-les sur un compte dont vous aurez la signature, cela évitera qu’elle se sauve»… Des organismes internationaux et des associations privées se sont penchés sur cet épineux dossier. En passant par Oslo, New York, Londres, Paris, Beyrouth… et les bureaux relevant de l’Onu. Mais, comme une «pieuvre multiforme», le «phénomène va s’amplifiant, car il trouve, dans l’économie de marché et la mondialisation, des conditions favorables à son expansion. Le chiffre le plus avancé, de deux cents millions d’esclaves, dont cent millions d’enfants, vendus, prostitués, employés à des travaux pénibles, semble même en deça de la réalité. Le phénomène prend aussi de nouvelles formes, dont la plus répandue est l’esclavage pour dettes. C’est comme une pieuvre multiforme qui étendrait ses tentacules»… Et pourtant, il existe des familles attentives, au Liban, qui respectent les autres, et ne confisquent pas les passeports. L’approche vis-à-vis de l’autre tient du respect des valeurs humaines que l’employeur a acquis dans sa famille depuis son enfance. Ces familles ne sont peut-être pas très nombreuses. Mais elles existent et elles apportent un sourire, une confiance et la joie de vivre à ces travailleurs étrangers en quête d’un mieux-être.
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