Il aurait dû s’appeler Georges, maître d’un lieu qu’il a transformé en oasis! Michel Nader a le visage d’un pêcheur – d’eaux douces – creusé par des vagues de moments sur lesquelles il a beaucoup navigué. Longtemps capitaine d’un paquebot qu’il a toujours mené à bon port, Michel Nader a vécu sur son île magique, le Saint George-Yacht Motor Club, avec des invités de marque qui déposèrent leur empreinte dans l’ album des jours heureux du Liban. Installé dans la «maison blanche», sa belle maison immaculée, M. Nader a toujours les «pieds dans l’eau», les souvenirs aussi. Tout figure encore dans sa tendre mémoire, les dates, les lieux, les visages et les émotions contagieuses qui se reflètent dans son regard, parti un moment rejoindre le passé. «Je suis né le 15 avril 1913, dans ce qui est devenu la rue Béchara el-Khoury, dans un immeuble abritant aujourd’hui le ministère des Finances. J’ai eu dans la vie quatre frères et deux sœurs». Des sœurs qui décéderont à six mois d’intervalle, d’une impitoyable tuberculose, en 1927-28. Il fait ses études chez les pères jésuites d’abord, puis chez les frères des écoles chrétiennes de Gemmayzé. «En terminale, nous présentions nos examens au Haut-Commissariat français. J’ai échoué en littérature, j’étais hors sujet, mais j’ai réussi en mathématiques!». Un succès qui ne lui servira pas beaucoup, puisque Michel consacre les deux années qui suivent au sport – «J’ai sacrifié beaucoup de mon temps au sport, au tennis surtout». Il s’entraîne au Beirut Tennis Club, «qui se trouvait à l’emplacement de l’actuel hôtel Phœnicia», avec, entre autres, son président Joy Tabet et un de ses principaux membres, le hasard fait quelquefois bien les choses, M. Wilfried Methayer, «un Français venu au Liban en 1928, pour veiller à la construction de l’hôtel Saint-Georges», projet entrepris par la Société des Grands Hôtels du Levant. L’hôtel comprenait une cinquantaine de chambres étalées sur deux étages. En sous-sol, un centre balnéaire, composé de vingt cabines et de 40 mètres carrés de plage, le «Bain Saint-Georges» fut inauguré le 25 juin 1932. Le 3 octobre de cette même année, l’hôtel ouvrit enfin ses portes aux voyageurs impatients. À l’eau En 1935, le centre balnéaire cherche acquéreur, une personne dynamique capable de lui donner son âme et son énergie, possédant, en plus, des liquidités pour combler les quelques vides de la caisse. Le jeune Michel s’exclame haut et fort : «Je le prends!». L’argent, qu’il n’avait pas, il l’empruntera à sa grand-mère Julia Dagher, «une femme merveilleuse, bonne vivante, généreuse». Elle vendra avec l’approbation de la famille les propriétés reçues en héritage et donnera au petit-fils chéri une petite part qui va lui permettre de réaliser son rêve : «Créer un centre de sport pour les joueurs de tennis, pour les amis et pour moi-même». Le premier avril 1936, Michel Nader prend possession des 24 cabines, «douze pour les hommes et douze pour les femmes. Nous avions 4 employés, un gardien à l’entrée, un maître-nageur qui s’occupait également des périssoires, une femme responsable des cabines des femmes et un homme des cabines des hommes». Le club, qu’il baptisera Saint George-Yacht Motor Club, n’acceptera que des abonnés méticuleusement choisis par le maître des lieux. «J’exigeais même que les hommes soient rasés avant d’entrer». Les messieurs payeront 11 livres libanaises de frais d’abonnement pour la saison, les femmes, courtoisie oblige, neuf livres libanaises. Le petit club de sport commence à grandir, devenant l’endroit à la mode où il fait bon se bronzer et être vu. Le contraste était alors évident entre les Françaises, invitées de passage, les Libanaises «dévergondées», «les premières à porter des maillots qui descendaient jusqu’à mi- cuisses», Marie Sursock, Andrée Eddé ou les filles de Habib Bacha-el Saad et les voisins pudiques qui occupaient le bain de «moallem» Abdallah. «Les femmes s’y baignaient avec des chemises de nuit et des épingles anglaises entre les fesses!». Le club empiète petit à petit mais en toute légalité sur le domaine maritime, jusqu’à posséder, en 1951, soixante cabines. Les consommations et les repas qui se préparaient à l’hôtel seront servis à la cafétéria de la plage dès 1954. Les journées s’organisent autour de la mer, sous le soleil. Au programme, bronzage, défilés de beautés locales, ski nautique, sorties en mer et mondanités pour tous, même nos politiciens locaux, fidèles au poste à partir du mois de mai. Les étrangers qui occupaient l’hôtel ne pouvaient éviter ce passage obligé. De grands sportifs, André Cochet, Henri Poupon, des acteurs de cinéma, David Niven, Victor Mature, des hommes politiques, Churchill, De Gaulle, le roi Hussein, le chah d’Iran, Ali Khan vont succomber au charme de ce lieu magique. «Plusieurs films y seront tournés, dont un James Bond. De nombreux championnats de ski nautique s’y tiendront, dont le championnat du monde en 1955», un sport que Michel Nader, fervent adepte, introduira au Liban, avec le yachting, au début des années 50. En 1968, la piscine est construite. Le temps passe au gré des vagues. Le père est secondé par ses fils, Serge et le regretté Patsy, qui partagent sa passion pour le sport et la mer. Puis vint la grosse tempête, une guerre balayant tout sur son passage. Le Saint-Georges ne fermera pas ses portes durant toutes ces années grises, radeau coloré, survivant presque perdu dans cet océan de destructions alentour. Le 17 mars 1997, M. Nader décide de se retirer, fatigué des marées hautes et surtout des marées basses de la vie, le cédant ainsi aux propriétaires de l’hôtel. «Ce n’était plus ce que je voulais faire, et puis j’ai vingt ans passés!» Il lui reste, cachés dans sa mémoire très vive, des souvenirs indélébiles et un livre d’or, onze pages de signatures précieuses, témoignages de moments de bonheur. «Durant la guerre, on m’a volé mes lunettes et ce livre rangés dans un tiroir». Michel Nader a retrouvé ses lunettes. L’album repose sans doute au fond de la mer, son territoire.
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