Boris Eltsine restera dans l’histoire pour avoir fait face aux chars des putschistes communistes d’août 1991 et abattu l’URSS, sans parvenir pourtant à construire la Russie. Il restera aussi, pour un petit peuple musulman du Caucase, celui qui lança son armée à deux reprises sur la Tchétchénie, en décembre 1994, puis en octobre 1999, provoquant deux guerres sanglantes, notamment pour les populations civiles. Ce fils de paysan né en 1931 dans un petit village de l’Oural a toujours aimé se décrire comme un rebelle, mais un de ses anciens proches l’a dépeint comme un homme avant tout enivré de pouvoir. Alternance de coups d’éclat et de traversées du désert, sa carrière fut d’abord celle d’un battant, plus inspiré par l’adversité que par l’exercice de ses charges, toujours plus à l’aise en tribun populaire qu’en gestionnaire politique. Chef de chantier, puis ingénieur du bâtiment, Boris Eltsine gravit un à un les échelons du Parti communiste de l’URSS. Grand sportif, volleyeur de bon niveau dans sa jeunesse, il partait chaque été en randonnée avec ses amis d’adolescence, pour de longues marches de plusieurs jours à travers la taïga. C’est à la fin des années 1980 que les circonstances le propulsent sur le devant de la scène nationale. Conscient des carences du système soviétique, il se rapproche d’abord du numéro un de l’URSS, Mikhaïl Gorbatchev, qui l’appelle à Moscou en 1985, puis le fait entrer début 1986 au bureau politique du PCUS. Mais le caractère entier de Boris Eltsine ne s’accommodera pas longtemps des atermoiements du père de la perestroïka, qui cherche désespérément à réformer en douceur un système en voie d’écroulement. D’abord évincé de son poste de premier secrétaire du PC de Moscou, le futur président russe est libéré de ses fonctions ministérielles début 1988. Choqué, il est victime de sa première attaque cardiaque. C’est le tournant de sa carrière, son entrée en opposition ouverte avec le système et le début d’une disgrâce de deux ans. Pour se relever, Eltsine fait ce qu’aucun dirigeant soviétique n’a jamais fait avant lui : il s’appuie sur le peuple. Cet orateur enflammé se fait élire député de sa région natale de Sverdlovsk (Oural). En juin 1990, il devient président du Parlement russe et, en juillet, brûle ses derniers vaisseaux en quittant avec fracas le Parti communiste, au beau milieu du XXVIIIe congrès du PCUS. Au sommet de sa popularité, le tribun à la mèche blanche consomme son histoire d’amour avec les Russes en se faisant élire président de la Fédération de Russie au suffrage universel, le 12 juin 1991, dès le premier tour avec 57,38 % des voix. En août, juché sur un char, il prend la tête de la résistance au putsch communiste dirigé contre Mikhaïl Gorbatchev. Dopé par ce succès, qui fait de lui de facto l’homme fort de Moscou, il proclame en décembre de la même année la fin de l’Union soviétique et du régime communiste. Il donne ainsi le coup d’envoi à des réformes économiques libérales qui vont irréversiblement transformer la société russe. «Cela a été son triomphe, mais aussi sa tragédie, car il a gagné en dix-huit mois une bataille contre le système soviétique qui aurait dû lui prendre toute une vie. Et il n’a pas su ensuite quoi faire du pouvoir», commentait Sergueï Parkhomenko, rédacteur en chef de l’hebdomadaire Itogui. De fait, les années suivantes sont plus troubles. Les rumeurs sur sa santé s’accumulent, et quelques écarts de conduite sont attribués à sa passion envahissante pour la vodka. À deux reprises, il utilise la force pour faire plier ses adversaires. En 1993, il dissout le Parlement issu de l’ex-URSS. Certains députés refusent de se séparer et organisent une résistance armée dans leur «Maison-blanche», au centre de Moscou. Eltsine envoie la troupe. Les combats font officiellement 150 morts. Fin 1994, il décide de mettre au pas la petite république indépendantiste de Tchétchénie. Les chars et les avions russes pilonnent les zones habitées. Les civils meurent par dizaines de milliers, mais Eltsine s’entête. Il faut une défaite militaire en août 1996 pour que le président accepte d’entamer un véritable processus de paix. En 1995, le maître du Kremlin est victime de deux nouvelles attaques cardiaques, qui l’obligent au repos pendant trois mois. Il décide pourtant de briguer un second mandat à l’élection de l’été 1996. Probablement soutenu par des traitements médicaux, il réussit une campagne tonitruante, en se présentant comme le seul rempart contre un retour du communisme. Mais le cœur malade du président a brûlé ses dernières forces. Le 5 novembre 1996, il passe sept heures sur la table d’opération pour subir un quintuple pontage coronarien. La suite de son mandat est rythmée par ses incessants combats contre une opposition grandissante, qui lui reproche des réformes jugées trop brutales par les uns, inefficaces par les autres. Le vieux lion s’accroche pourtant, remportant tous ses combats contre l’opposition communiste jusqu’en août 1998. Là, face à une crise financière qu’il ne comprend pas, plus faible que jamais physiquement et intellectuellement, Boris Eltsine semble capituler : il limoge son jeune Premier ministre libéral Sergueï Kirienko et accepte finalement la nomination d’Evgueni Primakov, soutenu par toute l’opposition de gauche procommuniste. Discrédité auprès de ses concitoyens, objet de plaisanteries sur sa santé mentale, il retrouve malgré tout son instinct politique en août 1999, en nommant l’obscur Vladimir Poutine à la tête du gouvernement. Poutine, faucon de la guerre en Tchétchénie, devient rapidement l’homme le plus populaire de Russie, et le successeur «naturel» du vieux maître du Kremlin.
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