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Actualités - Chronologie

TRIBUNE DU DISQUE L’Obéron de Weber : un chef-d’œuvre inachevé

Weber demeure un grand mal-aimé de la musique. Il n’eut pas le temps de donner sa mesure, bien moins que Mozart ou même Shubert, morts plus jeunes que lui. C’est qu’au terme d’une jeunesse aventureuse et prolongée, il ne se trouva que sur le tard. Surtout il s’était fixé le but le plus difficile de tous : créer l’opéra allemand. La Flûte enchantée et Fidélio avaient été des tentatives géniales, mais isolées, qui n’avaient pas réellement battu en brèche la suprématie de l’opéra italien en Allemagne. Malgré leur musique, elles demeuraient dans l’orbite du Singspiel par l’abondance des dialogues parlés. Avec le Freishütz, Weber réussit enfin le coup de maître que toute l’Allemagne musicale attendait. Le moment était favorable : le sentiment national s’affirmait avec vigueur, forgé lors des guerres napoléoniennes ; le retour de l’art romantique aux sources de la nature et du passé légendaire indiquait tout naturellement le choix du sujet. Par bonheur, Weber était un merveilleux paysagiste en musique, et aussi un peintre unique en son genre de l’héroïsme noble et chevaleresque : toute sa musique piaffe et bondit au rythme équestre. Le Freishütz, fruit d’une conjoncture exceptionnelle, fut un triomphe, qui laissait espérer des lendemains plus glorieux encore. Avec ce musicien de trente-cinq ans, petit cousin par alliance de Mozart, l’Allemagne tenait enfin son grand dramaturge, capable de réaliser à l’Opéra ce que Beethoven avait donné au concert. Mais les cinq années qui restaient à vivre à cet homme frêle, à la santé minée, furent marquées par deux graves déceptions, et le triomphe du Freishütz ne se répéta pas. Euryanthe, chef-d’œuvre de la musique, jalon décisif vers le drame wagnérien, fut un chef-d’œuvre mort-né, par la faute d’un livret absurde et invraisemblable. L’œuvre ne put jamais s’imposer sur aucune scène. Le disque lui ignore ces contingences, quoique les versions d’Obéron n’abondent pas. Obéron fut le chant du cygne de Weber, qui y consuma ses dernières forces et ne survécut que de quelques semaines à la première représentation. L’ouvrage avait été commandé par l’Opéra de Covent Garden à Londres, qui offrait au compositeur de choisir entre ce sujet et celui de Faust. Weber choisit Obéron, fasciné par les possibilités qui s’offraient là à son génie de coloriste et de poète : évocation du monde des esprits et des Elfes, de l’Orient fabuleux, de la mer, action se déroulant dans ce Moyen Âge des chevaliers cher à toute l’époque de Charles X, mais tout particulièrement à notre musicien : Obéron semblait taillé sur mesure pour Weber, qui projetait d’en faire un drame lyrique continu à l’instar d’Euryanthe. Hélas, à Londres, on avait d’autres idées sur la question : le goût du public en était resté au «semi-opéra» de l’époque de Purcell, où le dialogue parlé supportait l’essentiel de l’action, la musique se réduisant à une série d’intermèdes tour à tour brillants, émouvants ou évocateurs. Le nerf dramatique de l’action s’en trouvait irrémédiablement coupé, et Weber perdait toute chance de faire vivre psychologiquement ses personnages, devenus de simples silhouettes. Obéron, par la faute de circonstances malheureuses, est devenu une merveilleuse anthologie de pages vocales et orchestrales à laquelle un véritable fil conducteur musical fait défaut. La mort empêcha Weber de transformer son «semi-opéra» en un véritable drame lyrique. L’enregistrement L’enregistrement complet est celui publié par DGG il y a 30 ans !!!, qui est une réalisation exemplaire à tous les points de vue. Obéron est une partition dont les mots sont impuissants à décrire la magie poétique et le pouvoir d’émotion. Weber y fait usage d’une palette sonore extraordinairement subtile. Obéron, le roi des Elfes, n’est pas seulement caractérisé par son cor magique, mais par une couleur sonore propre (un ensemble de flûte), véritable «leit-timbre» qui est une trouvaille prophétique. Weber sait jouer comme nul autre de la beauté expressive des violoncelles divisés, qui accompagnent l’admirable Prière d’Huon au deuxième acte. Tout serait à citer en fait dans cette prodigieuse partition, d’une inspiration constamment intense et jaillissante et dont les seules faiblesses sont, hélas... les pages sans musique ! En dehors de quelques rares moments d’éclat martial, Obéron se déroule dans les demi-teintes du rêve, dans un climat de tendre et pénétrante nostalgie à quoi on ne saurait demeurer insensible. Rafael Kubelik a admirablement senti ce climat de raffinement sonore et d’émotion intime, et nous livre un travail d’orchestre d’une beauté aiguë et d’une incomparable magie. Il dispose d’une distribution vocale digne du chef-d’œuvre de Weber, dominée, bien sûr, par le couple héroïque. Birgit Nilsson prête la somptueuse puissance de sa voix à Rézia, et le grand Air de l’Océan y gagne une grandeur impressionnante. Placido Domingo qui avait trente ans à l’époque campe un Huon plein de jeunesse, de fougue, d’éclat et de passion juvénile. Julia Hamari est une Fatime au charme oriental et envoûtant, et l’on comprend que le joyeux et truculent Shérasmin (Hermann Prey) s’en éprenne. Moins importants, les rôles féeriques sont tenus avec un égal talent, et les chœurs méritent une mention toute particulière pour leur admirable travail. Tous les dialogues parlés ont été confiés à des comédiens, et la rupture de ton inévitable qui en résulte constitue certainement un moindre mal. Chef-d’œuvre incomplet, inachevé même, en un certain sens, Obéon, grâce à cette parfaite réalisation, ne pourra manquer désormais dans une discothèque romantique : c’est l’un des très hauts moments du romantisme musical. Joe René LETAYF N.B. Cet enregistrement sera diffusé sur les ondes de Radio-Liban le samedi 28 octobre à partir de neuf heures.
Weber demeure un grand mal-aimé de la musique. Il n’eut pas le temps de donner sa mesure, bien moins que Mozart ou même Shubert, morts plus jeunes que lui. C’est qu’au terme d’une jeunesse aventureuse et prolongée, il ne se trouva que sur le tard. Surtout il s’était fixé le but le plus difficile de tous : créer l’opéra allemand. La Flûte enchantée et Fidélio avaient été des tentatives géniales, mais isolées, qui n’avaient pas réellement battu en brèche la suprématie de l’opéra italien en Allemagne. Malgré leur musique, elles demeuraient dans l’orbite du Singspiel par l’abondance des dialogues parlés. Avec le Freishütz, Weber réussit enfin le coup de maître que toute l’Allemagne musicale attendait. Le moment était favorable : le sentiment national s’affirmait avec vigueur, forgé lors des...