Animés par Gérard Meudal, les Cafés littéraires, outre le mérite de faire découvrir aux visiteurs du salon les auteurs invités, font parfois se rencontrer ces derniers entre eux. Ce qui donne lieu à des débats souvent intéressants qui mettent l’accent sur les affinités ou les divergences de parcours, de styles ou tout simplement d’idées. Ainsi de Michel Le Bris et Jacques Ferrandez on pourrait penser a priori que leurs parcours sont antinomiques. Tant il est vrai que le premier, ancien journaliste, romancier-philosophe, essayiste, éditeur et fondateur d’un festival littéraire, semble être à l’antipode d’un auteur-dessinateur de bandes dessinés comme Jacques Ferrandez. Et pourtant leurs œuvres puisent à la même source, celle du goût de l’exploration et du récit de voyage. Michel Le Bris est Breton. «Je suis né au bord de la mer, en regardant l’horizon et en me disant qu’un jour j’irais voir de l’autre côté ce qu’il y a», dit-il pour expliquer les racines de sa «littérature voyageuse» et son penchant pour l’Ouest, (où il situe la plupart de ses récits d’aventures). Ainsi que sa préférence marquée pour les écrivains anglo-saxons, parmi lesquels Jack London et Robert-Louis Stevenson, tient une place de choix. Après un passage, à la fin des années soixante, par la littérature engagée, il trouve sa voie dans les écrits «de voyage et d’aventure». En 1977, il publie chez Grasset, dont il deviendra plus tard le conseiller littéraire, L’Homme aux semelles de vent, un très beau texte, unanimement salué par la critique. Suivront, entre autres, et dans le même registre La porte d’or, Un hiver en Bretagne… Voyageur insatiable autant dans la réalité que dans l’imaginaire, il fonde, il y a une dizaine d’années, le Festival littéraire de Saint-Malo «Étonnants voyageurs». «Je me sentais étranger au courant littéraire dominant de l’époque. Cette tendance bien française à la contemplation de soi m’exaspérait. Mon goût, mon imaginaire, mon monde d’images étaient à l’opposé. Mon souci était de faire une littérature qui dise le monde, qui se frotte au monde. D’où l’idée d’un festival qui rassemble les écrivains qui partageaient cette idée-là de la littérature». Jacques Ferrandez a lui aussi eu une enfance marquée par le voyage, le déracinement. Il est né à Alger mais a grandi à Nice, où il a étudié les arts décoratifs. Créateur avec Tonino Benacquista du «flic obèse» de L’Outre-mangeur (Prix René Goscinny en 1999), il a adapté les œuvres de Pagnol en BD et a cosigné, toujours avec Benacquista, plusieurs albums qui abordent avec luminosité l’exploration intérieure. Le dernier étant La boîte noire. «C’est grâce au Salon du livre de Beyrouth, où je viens pour la troisième année consécutive, que mon travail a pris une autre dimension, dit-il. C’est de là que sont partis Les carnets de voyages, Les carnets d’Orient, Voyage en Syrie, paru l’an dernier. Et celui consacré à Istanbul qui doit sortir incessamment. À partir de mon séjour au Liban, j’ai eu l’occasion d’explorer la Syrie, puis il y a eu Istanbul et cette année, je vais rester sur place quelques jours après le salon pour concocter un livre sur le pays du Cèdre pour le printemps 2001». S’inscrivant dans la tradition des Orientalistes, – «je me suis beaucoup inspiré des carnets de Delacroix», dit-il, l’œuvre de Jacques Ferrandez laisse la part belle aux dessins et aquarelles, qu’il réalise le plus souvent sur place. «Même si aujourd’hui je fais du texte, je ne me considère pas pour autant comme un écrivain. Ce qui prime dans mes ouvrages ce sont les dessins». Ces deux auteurs «voyageurs» affirment de concert que l’expérience du voyage est similaire à celle de l’écriture, «Quand on fait un voyage, on sait parfois à l’arrivée pourquoi on l’a entrepris, mais rarement au départ». «Ce qui est intéressant dans le voyage, c’est la manière dont le moi est transformé dans l’expérience de l’autre. Et pour cela, il n’est pas besoin d’aller très loin», souligne encore Michel Le Bris. Et Ferrandez de renchérir : «Tous les ouvrages de voyages portent l’empreinte de la subjectivité de l’auteur». Écrits ou dessins voyageurs, par l’imaginaire on peut faire entrer le monde entier dans une bouteille. Ou dans un livre… Z.Z.
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