Rechercher
Rechercher

Actualités - Chronologie

Saddam Hussein renoue avec ses voisins

Les Libanais se sont déplacés massivement, une fois encore, en Irak pour la 33e foire internationale de Bagdad qui s’est achevée hier. Cent vingt sociétés étaient représentées, ce qui place le pavillon libanais au deuxième rang, derrière la Turquie. Au total, 1 500 entreprises originaires de 45 pays ont fait le voyage. L’importance de leur participation est à la hauteur des ambitions des Libanais dans un pays de 22 millions d’habitants qui était le principal débouché pour leurs marchandises dans les années 1970, avant la guerre. Des ambitions qui sont cependant difficiles à concrétiser. Pour l’instant les contrats signés totaliseraient une centaine de millions de dollars. Car peu de produits fabriqués par le Liban entrent dans le cadre de l’accord «pétrole contre biens humanitaires» qui constitue pour l’instant la seule voie d’entrée officiellement autorisée. Ceux qui répondent aux critères, comme l’industrie du médicament ou l’assemblage de générateurs électriques par exemple, sont souvent comblés. L’un d’entre eux, Sakr, affirme avoir obtenu des contrats pour 35 millions de dollars, tandis que Ghaddar, dont la réussite est également enviée, revendique un chiffre d’affaires de 10 millions de dollars sur le marché irakien. Mais tous les participants n’ont pas la même chance et ils essaient plutôt d’explorer le terrain par d’autres voies. Ils cherchent à traiter avec le secteur privé irakien par exemple ou avec l’État, mais hors du cadre fixé par l’Onu. Et c’est là que les difficultés commencent, car l’embargo empêche la libre circulation des devises. Les banques libanaises ont déjà commencé à chercher des solutions, mais elles préfèrent garder profil bas pour l’instant. Car contrairement aux voisins directs de l’Irak, le Liban n’a pas encore conclu de protocole pétrolier bilatéral qui consiste en une sorte de troc de brut contre des marchandises dont la liste est plus large que celle de l’accord pétrole contre nourriture. Officiellement, un accord en ce sens a été simplement «évoqué» par le ministre Sleiman Traboulsi, lors de sa récente visite en Irak. Ce dernier a par ailleurs obtenu pour le Liban un don pétrolier équivalant à dix millions de dollars. Pourtant, une telle couverture faciliterait grandement la tâche aux entreprises libanaises qui s’ingénient pour l’instant à acheminer leur production avec plus ou moins de succès. Du chauffeur de taxi qui s’épanche en ahlan wa sahlan au ministre qui les accueille à sa table, les Libanais ont la cote en Irak. Ils sont très bien introduits et savent mieux que quiconque les rouages du pouvoir grâce aux relations qu’ils ont su établir. Mais le savoir-faire du secteur privé ne suffit pas pour empocher des contrats. Bagdad, qui cherche par tous les moyens à se débarrasser d’un embargo qui l’enserre depuis dix ans déjà, réclame des appuis politiques. Même venant d’un petit pays dont l’influence régionale est anecdotique, le soutien politique du Liban lui est précieux. Il est pour l’instant prodigué au compte-gouttes. La délégation officielle ne comptait aucun ministre en exercice, alors que beaucoup de participants ont mis les bouchées doubles pour plaire à leurs hôtes. La Syrie, pour ne citer qu’elle, a par exemple envoyé deux ministres à Bagdad, à bord d’un avion spécialement affrété pour l’occasion. L’explication de la faible représentation libanaise n’est pas uniquement circonstancielle. La foire coïncidait certes avec la passation des pouvoirs au Liban, mais un geste d’amitié politique ne devrait pas s’embarrasser de détails protocolaires, estime le président de l’Association des industriels, Jacques Sarraf. Il a une nouvelle fois laissé éclater son courroux à l’égard des autorités libanaises qui n’appuient pas assez à son goût les efforts du secteur privé envers un pays crucial pour l’économie du pays. Il était en revanche accompagné par l’ancien ministre Chaouki Fakhouri, comme pour mieux souligner l’absence d’un membre du nouveau gouvernement. Les industriels libanais ont fait figure de pionniers, en revenant les premiers en Irak dès 1997, alors que personne n’osait encore s’y aventurer. «L’affluence cette année montre à quel point nous avions raison, nous avons eu du flair», se félicite Farès Saad, le responsable du pavillon libanais, qui tente depuis trois ans déjà de convaincre ses compatriotes de se rendre à Bagdad. «Nous étions les premiers à revenir en Irak et maintenant nous sommes les derniers à bénéficier des retombées commerciales», se lamente Ahmed Kabbara, «Nous, hommes d’affaires libanais, avons du charisme, nous avons noué des relations personnelles avec les dirigeants irakiens, nous savons nous adapter à leurs demandes et nous produisons de la qualité, mais tout ça ne suffit pas». La question que tous se posent est de savoir pourquoi les autorités libanaises sont si lentes à prendre la décision de renouer officiellement avec l’Irak. De timides ouvertures ont déjà eu lieu. Nasser Saïdi et Négib Mikati, deux ministres du gouvernement Hoss, se sont rendus à Bagdad pour affirmer leur volonté de rétablir des relations commerciales. Il y a quelques semaines à peine, les deux pays ont décidé d’ouvrir des sections commerciales dans leurs capitales respectives. Selon certaines sources, la récente visite du ministre de l’Énergie aurait en fait abouti à la signature d’un protocole, à l’initiative du président Émile Lahoud. Une information que M. Traboulsi ne confirme pas. Une délégation irakienne est en tout cas attendue bientôt à Beyrouth afin d’examiner l’état de la raffinerie de Tripoli pour évaluer s’il est possible de la réhabiliter de même que l’oléoduc qui reliait par le passé l’Irak au Liban, en passant par la Syrie. Mais pour l’instant, Beyrouth ne veut pas prendre le risque de défier ouvertement l’Onu et, derrière eux, les États-Unis, explique-t-on de source proche du dossier. Car le Liban n’est pas un pays frontalier de l’Irak et il est donc plus difficile pour lui d’invoquer l’article 50 de la Charte de l’Onu qui prévoit d’indemniser les pays pénalisés par des sanctions imposées à leur principal partenaire commercial. La Jordanie et la Turquie ont fait jouer cette clause pour rétablir leurs transactions commerciales avec l’Irak dans le cadre de protocoles pétroliers bilatéraux. L’argument exaspère les industriels qui désespèrent de l’absence d’esprit d’initiative de leur gouvernement au moment où tous les pays de la région rivalisent d’idées pour prendre pied dans un marché particulièrement juteux. Au poste d’al-Walid, à la frontière syro-irakienne, un représentant du ministère des Affaires étrangères accueille des exposants invités à participer à la foire de Bagdad. Canapés moelleux et thé devant l’effigie de Saddam Hussein. Les amabilités ne dispensent pas des formalités tatillonnes et de l’examen approfondi, par un «ingénieur», de l’ordinateur portable. Les cellulaires sont interdits d’entrée. La décision est irakienne, elle n’a rien à voir avec la liste des produits autorisés par les Nations unies. Quasiment déserte il y a quelques mois encore, la frontière s’anime. Une cinquantaine de poids lourds attendent de passer. Les plaques d’immatriculation sont essentiellement syriennes. Huit cents kilomètres de désert attendent les routiers, sans un arbre ou une dénivellation de terrain pour les distraire. Seule variation dans le paysage : la rampe qui longe l’interminable autoroute est accidentée par endroits. Un de ces taxis orange et blanc qui roulent en pilotage automatique à plus de 160 km par heure a dû s’y frotter de trop près. Au bout du bitume uniformément lisse, abondamment éclairé sur les derniers kilomètres : Bagdad. Coupée de la planète, la ville sort peu à peu de son isolement, avec la complicité intéressée de ses voisins. Depuis qu’il a compris que les États-Unis n’accepteraient pas de lever de sitôt l’embargo, le régime irakien a en effet tissé un nouveau réseau de relations avec son entourage, afin de contourner les sanctions. Entamée en 1997, avec l’ouverture de leur frontière commune aux hommes d’affaires, la normalisation avec la Syrie s’est accélérée depuis le décès de Hafez el-Assad qui a levé le blocage personnel entre les deux présidents. L’autoroute qui relie Damas à Bagdad est en effet le chemin le plus court pour les marchandises importées d’Europe, qui transitent majoritairement pour l’instant par Aqaba, le port jordanien sur la mer Rouge. Et le gouvernement irakien compte sur cette voie cruciale vers la Méditerranée pour relâcher davantage encore l’étau qui l’enserre depuis dix ans. Outre les marchandises, c’est du pétrole irakien qui devrait bientôt transiter par la Syrie. L’Irak a décidé de remiser ses rancœurs envers son voisin qui avait été le seul pays arabe à soutenir Téhéran lors de la guerre Iran-Irak (1980-1988) pour rouvrir l’oléoduc qui relie les champs pétrolifères de Kirkouk en Irak au port syrien de Banias. L’objectif est de livrer dans un premier temps à la Syrie 200 000 barils par jour de pétrole, à un prix inférieur au cours du marché. Cela permettra à Damas d’augmenter ses exportations de brut d’un volume équivalent à ses importations d’Irak et à encaisser la différence entre le prix d’achat du pétrole irakien et le prix de vente du pétrole syrien. Un bénéfice estimé par un expert entre 300 000 et un million de dollars par jour. La Syrie produit actuellement près de 600 000 barils par jour, dont 320 000 bpj sont exportés. Le Liban, s’il arrive à faire entendre sa voix, pourrait également profiter de cette normalisation. Des marchandises libanaises transitent déjà par le territoire syrien, à destination de l’Irak, mais selon des industriels libanais les formalités ne sont pas toujours évidentes. «Je fais entrer ma marchandise uniquement à l’occasion des foires, pour éviter les tracasseries», dit l’un d’entre eux. Les ports de Tripoli et de Beyrouth ont également commencé à accueillir des cargaisons destinées à Bagdad, mais ils doivent désormais compter avec la concurrence des ports syriens sur la Méditerranée. Des discussions syro-libanaises ont déjà été entamées à propos de la question du transport, il s’agit désormais d’aboutir à des mesures concrètes au bénéfice des deux parties. La reprise des livraisons de pétrole est également à l’ordre du jour. Au-delà du rapprochement avec Damas, l’Irak essaie de renouer avec l’ensemble de ses voisins. C’est par l’Iran que passe la majorité des exportations de pétrole réalisées hors du cadre de l’Onu, car les eaux territoriales des deux pays se touchent et échappent à la surveillance des navires américains qui patrouillent dans le Golfe. L’Arabie séoudite a récemment entamé une démarche auprès de l’Onu pour rouvrir leur frontière commune. Et au sein du Conseil de coopération du Golfe, seul le Koweït reste à distance. Les Émirats, et en particulier Dubaï, fournissent aux Irakiens tous les biens de consommation auxquels ils n’ont pas accès par l’accord pétrole contre nourriture. Ceux qui en ont les moyens s’approvisionnent ainsi en ordinateurs, téléviseurs ou 4x4 tout-terrain. La stratégie irakienne est de présenter un front plus uni face à Washington qui détient la clé de la levée de l’embargo. Bagdad et Le Caire ont annoncé à l’occasion de la foire le rétablissement de leurs relations diplomatiques, rompues en 1991. La section des intérêts égyptiens en Irak s’est transformée en ambassade. Quant à la Turquie et à la Jordanie, elles bénéficient déjà largement de leur coopération avec l’Irak, sur laquelle Washington accepte de fermer les yeux afin de préserver les intérêts de ses alliés dans la région. Le Premier ministre jordanien, Ali Abou Ragheb, s’est déplacé en personne, à la tête d’une importante délégation, pour obtenir le renouvellement du protocole pétrolier qui lie les deux voisins en dérogation des sanctions imposées par l’Onu. Il est le premier dirigeant arabe de ce rang à effectuer le voyage depuis l’invasion du Koweït en 1990. En vertu du protocole, l’Irak fournira à la Jordanie en 2001 quatre millions de tonnes de pétrole brut et un million de tonnes de produits pétroliers, ce qui couvre tous les besoins jordaniens. Une formule de prix préférentiels a été convenue, plafonnant le prix du baril à 20 dollars pour l’an 2001. La construction d’un oléoduc est prévue pour livrer ce pétrole qui est actuellement acheminé par camions-citernes. Le projet est estimé à 750 millions de dollars. En contrepartie, les exportations jordaniennes vers l’Irak devraient augmenter de 50 %, à 450 millions de dollars, contre 300 millions en 2000. De son côté, la Turquie envisage de porter ses exportations vers l’Irak à 500 millions de dollars en 2001, soit cent fois plus qu’en 1996. «Je n’arrive même plus à tenir le compte des avions qui atterrissent à l’aéroport Saddam» depuis sa réouverture le 17 août, s’exclame Abdallah, les yeux rieurs, après le bulletin d’informations de Radio-Chabab annonçant victorieusement l’arrivée d’un ministre des Émirats arabes unis, accompagné d’une cinquantaine de compatriotes. Pour ce jeune chauffeur de taxi qui dit étouffer dans sa ville entourée de milliers de kilomètres de désert, et ne rêve que de voyage, ces vols annoncent peut-être enfin la fin du blocus. Les milieux économiques ne s’y sont pas trompés et la monnaie irakienne, qui s’échangeait à 2 100 dinars contre un dollar il y a quelques mois encore, est tombée à moins de 1 800 dinars (contre un dinar pour plus de trois dollars avant l’embargo). La stratégie de contournement de l’embargo, patiemment élaborée par Bagdad, commence à porter ses fruits. Il faut dire que les tracasseries de l’Onu sont telles, que beaucoup d’entreprises cherchent à traiter directement avec l’Irak, sans passer par le protocole pétrole contre nourriture. Les histoires les plus abracadabrantes circulent dans les pavillons de la foire à propos des décisions incompréhensibles d’un comité des sanctions qui bloque par exemple un contrat portant sur 105 chambres froides, car il estime le besoin irakien en la matière à 96 chambres, ou qui autorise l’importation de poussins pour la création d’une ferme avicole, mais refuse des vaccins indispensables... Le projet a quand même vu le jour, avec des vaccins importés «autrement», grâce aux devises engrangées par les ventes directes de pétrole à l’Iran, la Turquie, la Jordanie… Les succès de cette stratégie sont flagrants dans les rues de Bagdad qui ont changé de physionomie en l’espace de quelques mois. L’enseigne gigantesque d’une marque coréenne d’électroménager trône au haut d’un immeuble de la place Tahrir (libération). Rue Arassat el-Hind, le coin chic de la capitale, plusieurs nouveaux restaurants accueillent la nomenklatura irakienne et les étrangers. Certains servent de l’alcool mais la plupart s’en tiennent au Coca ou Pepsi, mis en bouteilles en Syrie ou en Jordanie. Des magasins tout neufs aussi proposent ordinateurs ou télévisions dernier cri. D’autres vendent des copies DVD des derniers films hollywoodiens, tandis que les souks traditionnels regorgent de produits bon marché fabriqués en Chine. Les 4x4 flambant neufs qui roulent désormais en Irak ne font pas pour autant oublier la masse de véhicules aux pare-brise étoilés et aux sièges défoncés. La portée des brèches percées dans l’embargo reste limitée. Selon l’Onu, le PIB par habitant est passé de 3 100 dollars en 1989 à près de 250 dollars actuellement. L’Unicef estime que les sanctions ont coûté la vie à 500 000 Irakiens de moins de cinq ans. Dans l’hôpital Saddam pour les enfants, qui fut l’un des principaux centres pédiatriques de la région, un nourrisson squelettique respire par saccades. Sa grand-mère le veille, faute d’infirmière. «Ses chances de survie sont de 20 %, contre 60 % s’il était en Égypte», dit le médecin. Le bébé est pourtant placé dans l’une des 50 couveuses récemment livrées à l’hôpital. «L’appareil ne sert à rien, c’est juste du spectacle pour rassurer la famille, car il est impossible d’assurer la stérilité du matériel, faute d’équipements». En fait, seule la levée des sanctions permettra la réhabilitation véritable des infrastructures sanitaires, sociales, éducatives et économiques du pays. Car les contrats en jeu sont considérables et il est impossible de les signer en douce. L’Irak estime à 100 milliards de dollars les investissements nécessaires.
Les Libanais se sont déplacés massivement, une fois encore, en Irak pour la 33e foire internationale de Bagdad qui s’est achevée hier. Cent vingt sociétés étaient représentées, ce qui place le pavillon libanais au deuxième rang, derrière la Turquie. Au total, 1 500 entreprises originaires de 45 pays ont fait le voyage. L’importance de leur participation est à la hauteur des ambitions des Libanais dans un pays de 22 millions d’habitants qui était le principal débouché pour leurs marchandises dans les années 1970, avant la guerre. Des ambitions qui sont cependant difficiles à concrétiser. Pour l’instant les contrats signés totaliseraient une centaine de millions de dollars. Car peu de produits fabriqués par le Liban entrent dans le cadre de l’accord «pétrole contre biens humanitaires» qui constitue pour...