Dans le camp chrétien, c’est la guéguerre des sigles : KC, alias Kornet Chehwane, versus RPC, entendre Rassemblement parlementaire de concertation. Dans le temps, on ne privilégiait pas les abréviations : c’était le Destour contre le Bloc national, puis le Nahj contre le Helf. Maronitisme politique (système enterré à Taëf) oblige, les formations respectives puis successives disposaient alors d’une assise nationale assez étendue. Les temps ont changé, les premiers rôles sont échangés. Le débat se limite donc aujourd’hui au corral chrétien que se disputent ou se partagent opposants plutôt souverainistes et loyalistes relativement prosyriens. Le clivage est aussi, assez vaguement, d’ordre géographique. Dans la mesure où l’opposition recrute surtout au centre, c’est-à-dire au Mont-Liban, tandis qu’en face on s’alimente principalement dans la périphérie, Nord, Békaa, Sud. Une zone qui comprend paradoxalement Beyrouth, devenue assez marginale politiquement pour les chrétiens sous la houlette haririenne. Ainsi que, bien entendu, le Chouf et Aley où Joumblatt domine. C’est donc par simple commodité que l’on parle des irrédentistes du centre ou des fraternisants de la périphérie, cette configuration restant imprécise. C’est d’ailleurs là un détail superficiel. Ce qui compte surtout c’est l’esprit qui anime les uns et les autres. Un peu comme jadis, dans les années soixante. Il y avait alors un parti, au pouvoir, qui se souciait de ménager la RAU de Nasser. C’était le groupe chéhabiste, animé par le Deuxième Bureau, et sur la scène parlementaire, par des figures de proue comme Sabri Hamadé, Rachid Karamé ou Kamal Joumblatt. Avec le concours de députés périphériques d’antan à l’instar de René Moawad ou d’Antoine Hraoui. Et il y avait, dans l’opposition, le Helf de Camille Chamoun, Pierre Gemayel et Raymond Eddé. Pour qui il fallait poursuivre deux objectifs indissociables : un Liban imperméable aux vents nassériens et aux modèles dits parallèles, c’est-à-dire paratotalitaires. Puisqu’on parle de parallèle, un ancien relève que la comparaison est assez facile à première vue. Au premier rang on trouve, comme jadis, un ancien commandant en chef. Et en face, des pôles de sa propre communauté, alors que les mahométans se tiennent majoritairement à ses côtés. Mais, justement, l’analogie est trop facile pour être exacte. La nature même de la situation n’est plus pareille, après la guerre et avec Taëf. Le pays, au fond, ne supporte plus beaucoup les clivages extrêmes. Ainsi, le dialogue est rétabli entre Baabda et Kornet Chehwane. Alors qu’il eût été inimaginable de voir le Helf se rendre auprès de Chéhab. Il se pose cependant une question de base identique : qui a le plus de poids au niveau de la rue. Le Rassemblement parlementaire a de toute évidence plus de prise que Kornet Chehwane en termes de pouvoir décisionnel et même de balance électorale. Il émane en effet, en grande partie, de blocs se rattachant plus ou moins directement à la troïka, qui détient comme on sait les rênes et commande aux institutions. Les ténors parlementaires de KC, les Nayla Moawad, Pierre Amine Gemayel, Nassib Lahoud et autres Boutros Harb peuvent à l’occasion tonner sous l’hémicycle, comme naguère feu Albert Moukheiber. Mais sans pouvoir modifier la ligne suivie par le pouvoir. Côté envergure, ou charisme, on ne peut pas oublier non plus que l’Est se plaint, avec de gros soupirs, de n’avoir plus les idoles d’antan. Mais, techniquement, si l’on peut dire, KC tire beaucoup de force du parrainage de Bkerké. Et, aussi, du respect, à défaut de l’adulation des foules, qui entoure tous ses piliers sans exception. Le Rassemblement, de son côté, souffre d’un certain déficit en matière de chefs resplendissants, si l’on excepte Sleiman Frangié. Mais il bénéficie également du bon renom de la totalité de ses membres. Dont la plupart sont connus pour des prises de position volontiers indépendantes. Et farouchement démocratiques ou libertaires. Sur ces bases, on ne voit pas ce qui différencie un groupe de l’autre. C’est donc une erreur que commettent les professionnels, et les analystes, en tentant de porter des jugements de valeur. Pour comparer d’une part le RPC à KC, et d’autres les modernes aux anciens. De plus, répétons-le, on ne trouve ni chez les uns ni chez les autres de velléités agressives. Ainsi le Rassemblement a mis l’accent, dès sa première réunion, sur la nécessité de promouvoir un esprit de modérantisme, d’ouverture, de dialogue, loin de toute tension confessionnaliste. Pour normaliser les relations entre toutes les fractions locales. En précisant qu’il réprouve les excès, comme les accusations de trahison lancées contre l’opposition, ou les sarabandes d’éléments armés de hachettes. Selon des pôles de cette formation, il est essentiel de soutenir le processus de dialogue engagé par Baabda et d’avoir des contacts suivis avec les opposants, pour discuter calmement de tout. Ils ajoutent cependant qu’ils se sont coagulés surtout pour renforcer la ligne officielle, pour défendre Taëf et les constantes nationales. Telles que les entend le pouvoir, c’est-à-dire en y incluant la nécessité de garder les Syriens. Et de cantonner la normalisation relationnelle bilatérale aux institutions étatiques. En gros, tout comme le régime, le nouveau groupe veut bien parler de diverses questions, dont le code électoral. Mais il considère le dossier de la présence syrienne, ou le déploiement de l’armée au Sud, comme tabou. Alors, tout comme avec le régime, KC ne pourra pas aborder, dans un éventuel dialogue généralisé, les sujets qui fâchent. Et qui comptent. Philippe ABI-AKL
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