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Actualités - Opinion

Au cœur de la Babel politique, la trahison du lien social

Nous assistons à une effrayante dégradation des liens sociaux, presque à leur liquéfaction. La crise dans les transports publics en est une des illustrations les plus frappantes. En refusant de débloquer les fonds nécessaires au paiement d’indemnités de fin de service remontant à 1996, le ministre des Finances sape le lien de confiance qui existe entre le Libanais et son État, un lien intime, vital. Certes, sous l’impulsion du libéralisme économique, la notion d’État elle-même est en train de changer, ainsi que la nature des rapports entre le citoyen et l’État. Mais pour un ancien fonctionnaire qui a voué sa vie au service public, ce langage n’a pas de sens. Il a bâti sa vie sur un lien de confiance, et voilà ce lien renié. Il y a trahison du lien social. Une trahison incompréhensible, injuste, inqualifiable et qui vient de la partie la plus forte, de l’État. C’est inadmissible. Si ce qui est bon pour les finances est bon pour le Liban, ce n’est pas en s’attaquant au plus faible qu’on les protège. S’attaquer au faible relève de la lâcheté. Et c’est bien de cela qu’il s’agit, en l’occurrence : d’un pouvoir exercé par les lâches s’attaquant aux plus faibles. Les Libanais, on dirait, ne parlent plus le même langage, et la démission de l’État, l’un des interlocuteurs de cette Babel politique, ethique et morale où nous baigons, ne fait qu’accentuer un phénomène dont des sociologues comme Ahmed Beydoun ont parlé, sans qu’on se soit soucié d’y prêter attention, et pour cause : le phénomène n’avait pas pris l’envergure qu’il a aujourd’hui et ne menaçait pas la société tout entière. Il est évident que l’État est, en partie, responsable de cette dégradation des rapports sociaux. Il l’est en tout cas de celle des rapports politiques. L’éclatement de la société libanaise en groupes confessionnels et communautaires a réduit le dialogue entre les Libanais en simples reflets de rapports de force. Ainsi, le mot « dialogue », qui est de mode, perd littéralement son sens quand une tutelle étrangère interdit aux Libanais de se parler en confiance et dicte les conditions auxquelles une rencontre politique peut se tenir. N’a-t-on pas vu une partie affirmer ouvertement que, si l’on remet en question la tutelle syrienne, elle remettra en question son identité nationale ? Quelle part revient encore à la volonté de vivre en commun, qui fonde les sociétés, avant de fonder les États ? Au niveau politique aussi, voici le lien social qui disparaît, le tribalisme qui triomphe, l’entropie communautaire qui prend le dessus et provoque l’éclatement du lien national. Même ce lien social qu’est la monnaie est menacé. On a pu dire de la livre libanaise qu’elle avait joué un rôle intégrateur par excellence, durant les années de guerre. Eh bien, ce lien est menacé. Et qui plus est utilisé dans la lutte d’influence que se livrent les communautés et factions libanaises. Même l’instinct social de conservation, ce réflexe qui permet aux sociétés de survivre, est en train de disparaître, remplacé par une pulsion suicidaire . Sinon, comment comprendre qu’un clip, directement dirigé contre la confiance dans la monnaie nationale, continue d’être diffusé, soirée après soirée, sur une chaîne de télévision à grande audience, sans que l’État ne réagisse et sans que ses propres auteurs ne prennent conscience qu’ils se prêtent à un jeu dangereux que toute société véritablement solidaire s’interdirait de jouer. Là aussi, perte totale du sens de la solidarité sociale. Et qui plus est, dans l’impunité et l’inconscience les plus totales. L’analyse peut s’étendre à d’autres aspects de la vie nationale. Sur le plan culturel, les universités, comme des plantes sauvages, poussent n’importe comment et polarisent les Libanais dans des directions différentes, dans des cultures et des langues différentes. La dégradation des liens sociaux se constate aussi dans les rapports des Libanais entre eux, dans l’indifférence affichée par les riches à l’égard des plus pauvres, dans le côtoiement de deux sociétés qui s’ignorent, l’une de désir et de plaisir, l’autre de besoin, presque de misère. Là aussi, le lien social, ce lien qui s’appelle compassion ou solidarité, ce lien sur lequel doit veiller tout État qui se respecte, est en pleine dégradation. Dans l’ignorance ou l’indifférence, le luxe côtoie la misère la plus noire, le désespoir matériel le plus absolu. L’espace et le temps manquent pour évoquer tous les aspects de la dégradation du lien social au Liban. L’affairisme en est un, comme ces extincteurs qu’on nous a fait acheter, ou ces motos à trois roues que l’on cherche à faire circuler. L’amateurisme triomphant dans certaines règlementations et législations en fournirait aussi maints exemples. Les sociologues devraient s’y pencher, d’urgence, mais surtout, les Libanais eux-mêmes devraient en prendre conscience et réagir, réagir avec la plus grande énergie. Avant que le Liban, pays d’essai qu’on veut patrie définitive, ne soit définitivement classé comme une erreur de l’histoire. Fady NOUN
Nous assistons à une effrayante dégradation des liens sociaux, presque à leur liquéfaction. La crise dans les transports publics en est une des illustrations les plus frappantes. En refusant de débloquer les fonds nécessaires au paiement d’indemnités de fin de service remontant à 1996, le ministre des Finances sape le lien de confiance qui existe entre le Libanais et son État, un lien intime, vital. Certes, sous l’impulsion du libéralisme économique, la notion d’État elle-même est en train de changer, ainsi que la nature des rapports entre le citoyen et l’État. Mais pour un ancien fonctionnaire qui a voué sa vie au service public, ce langage n’a pas de sens. Il a bâti sa vie sur un lien de confiance, et voilà ce lien renié. Il y a trahison du lien social. Une trahison incompréhensible, injuste, inqualifiable...