Écrire comme elle chante serait brûler le papier comme elle a littéralement brûlé la scène à Beiteddine. De Weimar à Paris, en passant par Amsterdam, Buenos Aires, Berlin ou Beyrouth, Ute Lemper reste divinement imprévisible dans sa séduction. Silhouette souverainement « dietrichienne » dans sa longue robe moulante satinée couleur violet épiscopal, généreusement décolletée (surtout de dos, jusqu’à l’échancrure des fesses), Ute Lemper, entourée de ses trois musiciens (Bruno Fontaine, Dann Cooper et Todd Turkisher), complices officiant avec elle en toute dévotion, a mis le feu aux planches du palais du Chouf livré au silence et secret de la nuit. Avec une voix chaude, puissante, souple, au grave impressionnant, aux intonations péremptoires et rageuses, aux modulations marquées et surprenantes, Ute Lemper, micro en main, haut perchée sur des talons aiguilles, cheveux blonds sur les épaules, paupières lourdes, arcades sourcilières relevées, taille fine, cambrure provocante et jambes qui n’en finissent pas, a jeté son dévolu sur Astor Piazzolla, cet Argentin qui a magnifié la fièvre des nuits des grandes cités, en interprétant (en anglais, et sans bandanéon !) des « désirs de mourir à l’aube »… Musique lancinante et atmosphère claire – obscure pour une artiste très « citoyenne du monde » qui célèbre avec un talent infini les atmosphères troubles et troublantes des cabarets… Premières salves d’applaudissements d’un public déjà absolument médusé et conquis. Et s’enchaînent dans une étonnante facilité et fluidité les airs connus de Cosma, de Brel, de la môme Piaf, de Brecht, d’un hommage inattendu à ses enfants… De l’anglais au français en passant par l’allemand, Ute Lemper a cet atout majeur de surfer et swinguer d’une langue à une autre avec une aisance déroutante. Ce ne sont plus des airs ou de mélodies qui ont ponctué notre passé et se sont figés dans le temps, mais des chansons au sang neuf portées par une voix incandescente et à la sensualité d’une criante volupté. Ute Lemper revisite avec grâce, autorité et une revigorante liberté ce qui hante nos mémoires et nous en restitue des cantilènes diaphanes, des effusions douces, des murmures insoutenables, des cris déconcertants, des hurlements échappés à nos passions les plus profondes, les plus incontrôlées… On ne saurait passer sous silence non seulement l’humour ravageur de la chanteuse, mais son sens critique virulent ainsi que son désopilant talent de comédienne accomplie. Rien n’échappe au regard aigu (pas plus qu’à l’élasticité de la voix) car en un tournemain, le temps d’une ritournelle pour « vampiriser » son public, Ute Lemper, boa en plumes rouges au cou, brosse un portrait percutant, amusant, vrai et corrosif de notre société « surparfumée », « surbijoutée », « surargentée » mais aussi au purin d’une périphérie aux masures lamentables dès la sortie de l’aéroport ! Il y a des misères qui se maquillent bien mal. Bien sûr, ce n’était qu’un jeu cette interpellation du ministre des Finances (tout simplement absent) pour une répartition plus équitable des biens mais aussi jeu délicieux – qui lui a acquis la sympathie sans réserve du public sans l’étiquette toutefois d’une chanteuse « engagée » avec Ghazi qu’elle n’a cessé de taquiner tout au long du récital tout en n’hésitant pas à le gratifier, sous l’œil des caméras et de l’audience, d’une morsure bruyamment vampirique à la Roman Polanski… Des feuilles mortes, classique immortel dans les variétés contemporaines, aux rythmes échevelés en bis de All that jazz en passant par l’histoire de Lola, Quand il me prend dans ses bras, La java, une phrase d’Astor Piazzolla, Ute Lemper, toujours frémissante de sensibilité, toujours à l’affût d’une vibration, toujours prête à une pitrerie sans jeter pour autant aux orties ses oripeaux de femme fatale, se révèle une artiste complète. Elle inclut avec brio et panache, dans son répertoire aux détours innombrables et aux couleurs changeantes, comme un lumineux voyage de ville en ville, émotion, rire et beauté plastique. Un grand moment où même en termes superlatifs on ne rend jamais justice à ce spectacle absolument exceptionnel et tonifiant. Edgar DAVIDIAN
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Écrire comme elle chante serait brûler le papier comme elle a littéralement brûlé la scène à Beiteddine. De Weimar à Paris, en passant par Amsterdam, Buenos Aires, Berlin ou Beyrouth, Ute Lemper reste divinement imprévisible dans sa séduction. Silhouette souverainement « dietrichienne » dans sa longue robe moulante satinée couleur violet épiscopal, généreusement décolletée (surtout de dos, jusqu’à l’échancrure des fesses), Ute Lemper, entourée de ses trois musiciens (Bruno Fontaine, Dann Cooper et Todd Turkisher), complices officiant avec elle en toute dévotion, a mis le feu aux planches du palais du Chouf livré au silence et secret de la nuit. Avec une voix chaude, puissante, souple, au grave impressionnant, aux intonations péremptoires et rageuses, aux modulations marquées et surprenantes, Ute Lemper,...