Le Brésil, selon toute vraisemblance avec Ronaldo, retrouve aujourd’hui en demi-finale la Turquie, son premier adversaire du Mondial 2002 de football qui est bien décidé à réécrire à l’envers le scénario de cette rencontre pour forcer les portes de la finale de Yokohama contre l’Allemagne, à la surprise du monde entier. Ulsan, le 3 juin dernier. Le Brésil s’impose 2 à 1 devant la Turquie, qui a mené 1 à 0 et fini à neuf après les exclusions d’Alpay et Hakan Unsal, ce dernier étant victime d’une simulation de Rivaldo dans ce match du groupe C. « Mon carton rouge était mérité, pas celui de Hakan Unsal, le monde entier l’a vu », se rappelle Alpay. Et la Fifa aussi, qui a imposé une amende de quelque 7 000 dollars à Rivaldo. Pour les Turcs, le deuxième match contre le Brésil n’est évidemment pas une revanche. C’est bien plus que cela : la possibilité de hisser au sommet du football mondial leur drapeau rouge au croissant et à l’étoile devant plus de trois milliards de téléspectateurs, pour leur deuxième apparition en Coupe du monde. En face, les Brésiliens sont à la poursuite de la « penta », leur cinquième couronne mondiale qui leur ferait oublier l’épine de 1998 et la défaite en finale contre la France (3-0). Ronaldo revient Remplacé contre l’Angleterre vendredi en quart de finale (2-1 pour le Brésil), Ronaldo a normalement tenu sa place en attaque dans l’équipe des titulaires probables mardi lors d’un dernier match d’entraînement. « Bien », avait-il répondu auparavant aux dizaines de journalistes qui s’inquiétaient de l’état de sa cuisse gauche, victime d’une légère contracture. De la même façon, le gardien Marcos, touché lors d’un choc à l’entraînement lundi, ne boitait plus et tenait normalement son rôle, comme il devrait le faire aujourd’hui au stade de Saitama (63 000 personnes). Lors de cette dernière répétition générale, le sélectionneur Luiz Felipe Scolari a provoqué une petite surprise en essayant Edilson en attaque au côté de Ronaldo, alors que Rivaldo jouait un cran derrière en milieu de terrain. Edilson remplaçait numériquement Ronaldinho, suspendu contre la Turquie. La veille, Scolari avait fait tester Juninho Paulista puis Denilson en milieu de terrain à la place de la star du Paris-Saint-Germain, qui a reçu un carton rouge contre l’Angleterre. En face, les Turcs joueront sans doute sans Hakan Unsal, touché à un genou. Une interrogation plane aussi sur le cas du capitaine et attaquant Hakan Sukur, victime d’une élongation à une cuisse, et qui n’a pas encore marqué dans ce Mondial, où il aurait toujours joué blessé. Auteur du but en or contre le Sénégal au tour précédent (1-0), Ilhan Mansiz est prêt pour la relève. Les Turcs savent qu’ils vont avoir la tâche difficile contre l’équipe type du Brésil, mais ne sont pas complexés pour autant. « J’ai toujours admiré le Brésil. Il est quadruple champion du monde, n’a pas perdu un match dans le Mondial et nous a infligé notre seule défaite. Mais demain (mercredi), ce sera à son tour de perdre ! » a déclaré mardi le sélectionneur turc Senol Gunes. « Ronaldo et Rivaldo sont de grands joueurs. Je les ai vus jouer contre l’Angleterre, ils sont encore plus forts que ce à quoi je m’attendais », selon Alpay. En face, le Brésil n’en rajoute pas trop dans son rôle de superfavori de la demi-finale. « Triomphalisme ? » Le défenseur latéral droit du Real Madrid Roberto Carlos ouvre des yeux ronds : « Vous vous trompez. Nous n’avons jamais dit que nous étions les meilleurs. » « Si nous méritons de gagner, très bien. Si l’équipe adverse joue mieux que le Brésil, eh bien, qu’elle gagne », ajoutait-il mardi. Roberto Carlos, latéralement vôtre Roberto Carlos est peut-être le défenseur le plus populaire de l’histoire du football. Ses coups francs tonitruants, ses chevauchées dans le couloir gauche, ses trois Ligues des champions avec le Real Madrid : le latéral gauche du Brésil est déjà entré dans la légende avant peut-être d’inscrire son nom au palmarès du Mondial 2002. C’est bien sûr son vœu le plus cher à la veille de rejouer contre la Turquie aujourd’hui en demi-finale. « J’ai toujours pensé que Roberto Carlos était le meilleur latéral gauche du monde. » Ainsi parlait David Beckham à la veille du quart de finale Brésil-Angleterre (2-1). « Il court plus que n’importe quel défenseur contre lequel j’ai joué. On croit que ses montées vont vous laisser un peu d’espace. Mais il est si athlétique qu’il peut attaquer et après revenir en courant à son poste. » Tout est dit. Roberto Carlos, 29 ans, 1 m 68 pour 70 kilos, passera à la postérité comme l’exemple type du latéral gauche qui a complètement dépoussiéré le rôle d’arrière en labourant sans arrêt dans son couloir. En contrepartie, cette révolution demande une force et un physique d’enfer. Sans complexe, Roberto Carlos avait confessé avoir pris de la créatine il y a quelques années à un journal sportif madrilène. Roberto Carlos, ce sont aussi des coups francs supersoniques dont l’un a encore fait mouche contre la Chine (4-0). L’infortuné gardien chinois Jiang Jin a donné l’impression de ne rien voir passer. Qu’il se rassure, certains de ses collègues plus expérimentés n’y ont aussi vu que du feu. Finale perdue en 1998 Selon un sondage en avril au Brésil, s’il y avait bien un joueur qui ne pouvait pas manquer le Mondial 2002, c’était lui. Avec 78 % des suffrages, l’homme du Real Madrid arrivait devant Cafu (son alter ego dans le couloir droit), Rivaldo et Ronaldo – il est vrai encore à l’époque incertain. Après avoir découvert l’Europe en 1995 à l’Inter Milan, Roberto Carlos a explosé sous le blanc du Real où il joue depuis 1996 et le « jaune canari » de la sélection. À cette différence près qu’il a tout gagné avec le meilleur club du monde, alors qu’il a perdu la finale de la Coupe du monde avec le Brésil en 1998. « Au second tour, déclarait-il après la victoire des auriverdes contre la Chine (4-0) et la Turquie (2-1), le Brésil devrait affronter les équipes que nous appelons grandes. Et c’est intéressant, car la préparation alors est complètement différente de ce que nous avons connu jusqu’à présent. » Le discours a changé. Avant de retrouver la Turquie en demi-finale, après avoir écarté l’Angleterre (2-1), Roberto Carlos est l’un des premiers Brésiliens à ne pas sous-estimer la formation au maillot frappé de l’étoile et du croissant : « Le Brésil va jouer la demi-finale en pensant faire un grand match. Si nous méritons de gagner, tant mieux. Si l’équipe turque joue mieux, eh bien qu’elle gagne ». Basturk, la relève Format de poche, technique léchée et allure de bon élève appliqué au milieu de cadres souvent trentenaires, le n° 10 Yildiray Basturk, 23 ans, incarne la relève de l’équipe de Turquie. « Depuis le premier jour où j’ai commencé à travailler avec lui, je lui répète sans cesse la même chose : “Tu représentes l’avenir du football turc” », affirme le sélectionneur Senol Gunes, qui a lancé Basturk dans le grand bain international le 21 janvier 1998 contre l’Albanie. « C’est moi qui l’ai sélectionné pour la première fois, et le rôle qu’il a joué dans les succès du football turc, y compris durant le Mondial, n’a échappé à personne », poursuit Gunes. En effet, depuis le début de la compétition, Basturk est l’un des joueurs turcs les plus réguliers et les plus redoutables. S’il n’est pas un buteur (un but en 18 sélections), il possède d’autres qualités. Contre le Sénégal notamment, en quarts (1-0 but en or), il a souvent ébloui par sa rapidité, sa distribution du jeu simple mais efficace et son talent en contre. Quand on évoque son jeu et celui de la sélection, ce meneur de poche (1m 68 pour 65 kilos), visiblement réservé et peu bavard, répond simplement : « Je suis né et j’ai grandi en Allemagne, comme certains de mes coéquipiers (Ilhan Mansiz, Umit Davala et Tayfur). Et je pense que notre vécu là-bas a amené un plus à l’équipe nationale. » Frustrations Basturk, fils d’immigrés turcs, est né le 24 décembre 1978 à Herne, près de Bochum, club où il est formé et entame sa carrière professionnelle en 1997. Puis il attire l’œil du Bayer Leverkusen, qui lui fait signer en mai 2001 un contrat de quatre ans et 2,5 millions d’euros. Sur le terrain ou en coulisses, Basturk n’aime pas que les choses traînent. Dès sa première saison au Bayer, il s’affirme comme un élément de poids, tout comme en sélection. De quoi parfois le rendre plus impatient que de raison, comme lors du premier Brésil-Turquie du Mondial, où il avait été remplacé à la 66e minute, à son grand agacement. « J’estimais avoir bien joué, alors je n’étais pas très content », explique calmement le jeune milieu offensif. « Mais l’entraîneur m’a dit que j’avais été bon et que mon remplacement était dû à des questions tactiques. Il pense que je dois m’améliorer dans les phases défensives, ce que je comprends très bien. Maintenant, l’incident est clos. » L’impénétrable Gunes, lui, veille à éviter que son poulain ne joue les divas trop tôt : « C’est un excellent joueur, mais il peut être remplacé comme tout le monde. Et quand ça arrive, cela ne veut pas dire pour autant qu’il a mal joué. » Comme le rappelle le sélectionneur, si Basturk a vécu une excellente saison, elle s’est achevée sur trois frustrations pour le Bayer : une finale de Ligue des champions perdue contre le Real Madrid (2-1), un titre de champion d’Allemagne soufflé in extremis par le Borussia Dortmund, et une défaite en finale de Coupe d’Allemagne face à Schalke 04 (4-2). Les rendez-vous manqués, Basturk en a assez. Les Brésiliens feraient bien de ne pas l’oublier. Le rêve turc : retrouver l’Allemagne pour le titre «Comment ça, le Brésil? Mais notre but c’est de jouer la finale contre l’Allemagne ! » s’indigne Nuri, 32 ans, serveur d’un des nombreux cafés d’Istanbul qui prépare avec moult fanions et ballons rouge et blanc la demi-finale de Coupe du monde, aujourd’hui. « Tout le monde a vu combien les Brésiliens ont été contrariés dans leur jeu par le onze turc, ils sont à notre portée ! Non, le vrai défi, c’est de s’opposer à l’Allemagne, car nos jeux sont très comparables... et on a nos chances », analyse-t-il encore. Derrière la « sagesse populaire » de ce commentateur profane, s’exprime le sentiment largement partagé en Turquie que la formation brésilienne est tout à fait à la portée des Turcs, invités surprise des demi-finales et désormais d’un optimisme triomphant. Le premier match de la Turquie, qui avait probablement suscité une affluence et un intérêt record devant les postes de télévision, s’était conclu par une défaite amère, « volée » pour beaucoup de Turcs. Le Brésil est donc à la portée du talent turc, c’est-à-dire considéré comme d’ores et déjà battu, et bon nombre de Turcs se voient déjà face à un rival de taille et à forte charge sentimentale : l’Allemagne. « Notre adversaire sera donc l’Allemagne, du moins c’est ce que nous souhaitons », claironnait l’animateur du programme d’informations Manset, Mehmet Ali Birand, sur CNN-Turk, juste après la victoire de l’Allemagne sur la Corée du Sud (1-0). Affronter à égalité de résultats, en finale d’une Coupe du monde, ce grand pays européen, qui héberge près de 2,5 millions de travailleurs immigrés turcs, représente en soi une consécration, presque plus que le résultat et le trophée. Symbole de reconnaissance « Ce n’est pas un rêve. Notre seul but, c’est de jouer la finale », avoue Alpay dans le journal Milliyet. Au Café des arts de Cihangir, dans le centre d’Istanbul, où une poignée de clients suivaient distraitement le match Allemagne-Corée, ce pronostic saisi dans une conversation confirme : « Les Allemands devaient gagner, comme la Turquie va se débarrasser du Brésil. « Une prédiction confirmée par la victoire, même laborieuse, des Allemands. Bulent, un cameraman de 39 ans, renchérit : « Il était normal que l’Allemagne gagne, comme la Turquie contre le Brésil, et nous serons en finale. » Autre signe de cette confiance chevillée au corps : on ne parle dans la presse que des craintes du Brésil d’affronter des Turcs qui ont fait trembler le quadruple champion du monde. « Ce match (contre la Turquie) sera plus difficile qu’une finale », déclare en une du quotidien Sabah le joueur brésilien Roberto Carlos. « L’Allemagne est un géant du foot, c’est une gratification pour la Turquie de se retrouver face à ce monument », analyse pour l’AFP Kadri Gursel, journaliste à Milliyet. « Le Brésil est une cause entendue pour elle, elle est sur un nuage, un peu bizarrement. » L’outsider turc contre l’indestructible Allemagne : un symbole de reconnaissance. D’autant plus que la Turquie est candidate à l’Union européenne, mais demeure à la traîne en raison de ses problèmes de droits de l’homme. Et ses rapports avec Berlin, l’un des moteurs de l’Europe, sont souvent conflictuels. Une rencontre qui, au-delà des implications politiques, représente aussi un défi sportif, beaucoup mettant sur un pied d’égalité les deux styles de jeu. « On a bien vu que les Brésiliens ne peuvent exprimer leur jeu face à la Turquie. Contre l’Allemagne, là, ce sera du sérieux », prévoit Nuri. « Nous jouerons contre eux, c’est sûr, mais pour le résultat, je n’ose rien dire », dit aussi Bulent. Jouer « avec le pouvoir du cœur » À l’image des maisons d’Ankara décorées de drapeaux turcs et de ballons, la Turquie tout entière a mis son habit de football et vibre à l’unisson de sa sélection nationale, à quelques heures de la première demi-finale de Coupe du monde de son histoire, mercredi contre le Brésil. Dans ce pays déjà fou de football, la possibilité de décrocher face aux quadruples champions du monde, une qualification, complètement inimaginable il y a quelques semaines encore, pour la finale du Mondial 2002 le 30 juin à Yokohama, a déjà transformé les joueurs en héros. « Pour moi, ils sont déjà champions, ce sont les champions dans nos cœurs », assure Necmettin Dede, serveur dans un restaurant dans la basse ville d’Ankara. Désormais, Dede ne doute de rien parce que « personne ne peut arrêter une équipe quand elle croit à la victoire ». Serveur dans un café voisin, Ali, 27 ans, se montre lui aussi optimiste. « On peut y arriver. Le Brésil a une bonne équipe, mais nous jouons avec le pouvoir du cœur. » Avant de concéder : « Mais même s’ils échouent, ce qu’ils ont fait est déjà formidable. » Ici, on a commandé 50 drapeaux turcs et 300 ballons pour le grand jour. « Mercredi, nous allons mettre le maillot national et quand le match débutera, le service s’arrêtera car tout le monde sera agglutiné devant les écrans », raconte Ali. « Et lui aussi va acclamer et siffler avec la foule », assure-t-il en montrant du doigt le perroquet gris qui fait office de mascotte. Dans cette communion nationale unanime, les mosquées ne sont pas en reste. « Chacun doit prier aussi fort qu’il peut pour nos footballeurs », a demandé le mufti d’Istanbul Necati Tayyar dans un appel écrit. La coupe Davala La fièvre du Mondial a aussi donné un sérieux coup de pouce à certains secteurs de l’économie. La grande entreprise de textile Sumer Holding a déjà distribué gratuitement 100 000 drapeaux turcs et prévoit d’aller jusqu’à 500 000 si la Turquie va en finale. « Toutes nos usines sont à bloc, mais nous n’arrivons pas à répondre à la demande », a indiqué Kadir Kanat, un responsable de la société. Le secteur des services est également concerné. « Tous les jours, au moins dix personnes viennent pour me demander de leur faire la coupe d’Iroquois d’Umit Davala ou avoir le crâne rasé comme Hasan Sas », raconte le barbier Hudaverdi Aslan. Son fils Memis a essayé les deux, avant d’opter finalement pour le style Hasan Sas. Cette euphorie footballistique a ainsi apporté un peu de sourire dans un pays frappé rudement par une crise économique qui a mis plus d’un million de personnes au chômage. Et ici, tout le monde espère qu’elle durera le plus longtemps possible.
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