Vivant à l’ère de l’apparence, mamelle nourricière de l’économie, nous cultivons tous des idéaux qui contribuent, bon gré mal gré, à engraisser le veau d’or, dont seuls certains malins goûtent les délices. Dans la société actuelle, une taille épaisse, une mise miséreuse, des cheveux tristes et la démarche pesante condamnent à la marginalisation et à la lente mort sociale. Est-il besoin de le répéter ? L’esthétique, comme tout autre idéal, est soumise à la calculatrice. Rien de gratuit, rien d’insoumis au règne absolu du gain... Compte tenu du fait que celui des kilos représente une mine d’or, la guerre aux poids lourds, semi-lourds, presque lourds ou potentiellement lourds est devenue une véritable croisade universelle. La jeunesse, la minceur, le bronzage sont le Graal des temps actuels, objectif ultime d’une incessante quête. Aucune femme actuelle n’ignore la consigne : «défendu d’être gros(se)». La-dessus, bien entendu, se greffe une réalité économique prospère et florissante. Littérature de régime abondante, plats allégés, cosmétiques amincissants, appareillage à sculpter la silhouette. Longtemps, la femme a été l’esclave du mâle. Père, frère, époux ou tuteur. Elle n’avait quasi aucun droit : ni vote, ni études et pas d’autonomie. Elle s’est, bien sûr, affranchie depuis sans toutefois renoncer à être objet de désir. La dictature de la beauté, nouvel esclavage, est venue remplacer la soumission au mâle... Si le XXe siècle l’a rendue maîtresse de sa fécondité, elle ne l’a pas moins rendue esclave de son apparence. Toute libre et active qu’elle soit, elle paie de sa personne les interdits transgressés. En faisant cela, elle se réduit elle-même à une image : celle de son apparence... Elle se doit d’être mince, même si sa corpulence naturelle n’est pas propice à ce schéma, lui imposant un sanglant combat de toutes les minutes... Pour se réconcilier avec elle-même dans une société qui la rend autant esclave qu’elle l’était dans le passé, il faut qu’elle se réconcilie elle-même avec son corps. S’accepter telle qu’elle est en exaltant ses atouts, en acceptant ou en faisant oublier les détails non conformes aux diktats du marketing... Réaliser que mortifier sa chair, s’incliner face à la pression, s’assujettir à cet ordre, c’est s’imposer inconsciemment une pénitence, payer le prix des interdits qu’elle transgresse. Hiver 2002-2003 Milan : retour aux années 70 Par réaction au climat morose qui a suivi la destruction des tours jumelles de New York, la mode italienne plonge dans ses racines et émerge proche de ce qu’elle était dans les années 70... Couleurs de l’hiver : le blanc en premier. Le marron chocolat suit. Les jupons aussi, qui reviennent à la mode ainsi que les peaux. Les tailles remontent et se marquent par des liens. Les peaux lainées, les fourrures, l’allure rustique et les jupons-lingerie viennent donner un coup d’optimisme et de bonne humeur «à l’italienne». Exubérante, vive et bon enfant... Chez Gucci, par contre, le noir règne. Est-ce Tom Ford, présent à New York au moment des événements, qui a ramené cette humeur de deuil ? Sa collection le fait penser, malgré sa haute technicité et sa somptuosité : bandes de renard noir ourlées de satin et de cuir sur les pulls, longs manteaux de cuir, taille basse, sur des pantalons en satin stretch. Les imperméables, par contre, ne se présentent qu’en toile parachute. Les vestes sont ponctuées d’une large ceinture style «obi» de kimono. Remarquée et relevée par la presse, une grande similitude de la mode actuelle avec celle qui lança Gucci, en 1995... Les archives de la soie Cristiano Mantero, un industriel installé à Côme, est à l’origine d’une imposante collection d’échantillons sauvant de l’oubli la création des soieries du XXe siècle. Le «soyeux» italien, devenu aujourd’hui le premier fabricant mondial de soieries, trie, répertorie et range tout ce qui a trait à la soie depuis le milieu du XIXe siècle. En rejoignant l’entreprise familiale dans les années 1960, une société fondée à Côme par son grand-père, il s’est mis à réunir ses archives. Simultanément, il commence à recueillir tout document digne d’intérêt, concernant la soie, auprès des fabricants, bureaux de style et autres sources d’information en Europe, mais aussi auprès des brocanteurs, antiquaires, libraires. Un marchand milanais, fabricant de boutons, se révéla un précieux fournisseur d’adresses et de renseignements à ce propos. Aujourd’hui, l’industriel de Côme est reconnu comme «le sauveur de la soie». Tout document relatif à la soie rejoint sa monumentale collection, unique au monde, comptant des albums d’échantillons, de motifs tissés, d’imprimés brochés et offrant une inépuisable mine de renseignements à toute personne intéressée à la soie: collectionneurs, professionnels, hommes de sciences, étudiants, fabricants, etc. Le musée en question possède également une collection unique au monde d’anciens meubles de tisserands et brodeurs lombards. Mode masculine 2002-2003 Le classique est de retour Costume rayé ou bleu marine, noir pour le soir, pardessus à petite ceinture au dos en tricot fait main: la collection masculine de l’hiver 2002-2003 est formaliste. «Les temps sont difficile», estiment les initiés et, en période d’incertitude, les valeurs sûres sont le meilleur refuge. Il semble que les acheteurs internationaux chargés de commander à Paris les modèles de l’hiver et du printemps prochains avaient reçu comme mot d’ordre d’éviter les styles ostentatoires et d’orienter leurs choix vers du classique discret et les valeurs sûres. Le reflet de ces instructions s’est retenti en Europe aussi, où la mode masculine dans son ensemble s’est orientée, comme par connivence, dans un formalisme visiblement destiné à attiser les achats. Résultats: l’hiver de ces messieurs sera sage. Sage mais ni triste ni ennuyeux. Ayant pour objectif de fouetter les ventes, la mode, en s’orientant vers le classique, n’a pas renié la fantaisie dans les détails. Jean-Paul Gaultier, tout en s’inclinant devant l’ordre du classicisme ambiant, s’est emballé par le style masculin-féminin. Cette tendance «double sexe» se reflète de plus en plus dans les collections avec des vêtements et des accessoires d’hommes ou de femmes communs pour les deux sexes. En général, le style des vêtements masculins est moins étriqué, des épaules plus «masculines» (lire plus carrées), des lainages classiques et des rayures. Les goûts, cependant, et les préférences changent d’un pays à l’autre. Ainsi, les acheteurs canadiens se sont rués sur les créations les plus inattendues, les plus spectaculaires, expliquant que seuls des modèles pareils peuvent séduire une clientèle qui recherche une création dans le sens complet du mot, justifiant le prix très élevé pour ce genre de vêtements. Parmi les créateurs français «homme» qui montent, on cite de plus en plus Martin Margiela. On lui accorde la «préscience» de ce que les hommes auront envie de porter. Confortables, élégants, ses vêtements, semble-t-il, ont des détails en plus qui ne se voient pas mais qui les rendent exceptionnels. «Cette saison, concluent les connaisseurs, la mode masculine n’accuse pas de l’exubérance et de l’ostentation. Retour au confort, aux belles matières, au style “nature”». Les points forts de l’hiver prochain 1- Le cuir en manteau, veste, pantalon, blouson, gilet. Couleur chocolat ou à effets marbrés. 2- Les petits pardessus bien coupés, avec ou sans martingale incrustée. 3- La maille en tout genre: cardigan, pull-over, chandail ample, tricot «grand-mère» à col «V», gilet près du corps, pull ethnique tricoté main, chandail en laine à poils, couleur chocolat. 4- Le noir et blanc pour le soir, pantalon taille basse, chemise qui dépasse et fine cravate noire.
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