Si la bêtise humaine n’a pas de limite, on la retrouve au meilleur de sa forme quand elle anime les propos d’un prédicateur du nationalisme le plus pervers : «Financer une bibliothèque publique au camp de Chatila ? Mais mademoiselle, pensez aux coûts astronomiques, aux buts politiques quivous motivent et qu’on ne manquera pas de mal interpréter, il vous faudra nous soumettre une étude détaillée... choisissez un endroit un peu plus libanais, c’est plus pratique». Et mon interlocuteur n’était pas un directeur de banque, mais bel et bien le responsable d’une association humanitaire ! Leçon apprise, c’est aux associations culturelles du camp même que je m’adresse. Là, on ne parle pas de chiffres ou de machiavéliques intentions. L’initiative est accueillie avec enthousiasme, les locaux arrangés en un temps record : «Tout ce que vous voulez, mais donnez-nous les livres !». Une semaine plus tard, une petite bibliothèque d’une dizaine de mètres carrés est aménagée. Avec quelques tubes de néons pour un éclairage douteux et une haute fenêtre grillagée, elle est riche de quelque 250 livres, de deux petits paquets de cartons bleus faisant office de cartes d’emprunt, et d’un bic rouge. Je sors dans la cour (unique espace dégagé dans tout le camp) et invite les enfants à entrer. «Une bibliothèque ? ici ?». Joumana, 9 ans, prend l’Enfant de la Haute Mer et commence à lire dans un français impeccable. Elle s’interrompt un moment pour me dire qu’elle sait très bien qu’il ne faut pas rouler les «r», mais qu’elle oublie parfois. Zahra me demande si je vais apporter des livres en anglais. Karim suce son pouce et s’indigne de ne pouvoir tourner les pages de la BD posée sur la table trop haute pour lui. Une fois qu’ils ont compris qu’ils peuvent emporter les livres chez eux, ils se ruent vers Zeina, jeune volontaire, pour inscrire leurs noms sur les cartes d’emprunt. Les livres d’aventures disparaissent comme des petits pains, Oui-Oui obtient un succès fou, et le Petit Nicolas va faire sa récré avec une fillette aux cheveux nattés. Un homme me demande, avec beaucoup de réserve, s’il lui serait permis d’emprunter un recueil de Nizar Kabbani. Il sort de la bibliothèque heureux comme un gamin. La première fois que je suis entrée au camp, les enfants jouaient à «intifada», jeu qui consiste à se jeter des pierres en échangeant des insultes. Aujourd’hui, ils ont le choix. Leur créer une bibliothèque publique, en créer à Sabra, Mar-Élias, Aïn el-Helweh et autres zones défavorisées devient de plus en plus vital. Le droit à l’information, à l’éducation, à la culture, est aussi important que le droit à trois repas par jour. Légataire d’un passé sanguinaire, victime de la misère que cachent les étendards de la révolte, Chatila a besoin plus que jamais de mots : des mots pour comprendre, raconter, témoigner. Pour vos dons de livres, veuillez appeler le 03-286807. Nay AYYACHE
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