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Actualités - Opinion

OPINION L’amour interdit et « l’autonomie personnelle »

par Me Nizar SAGHIEH Né d’une mère indigente dépourvue de science comme de ressources et d’un père ingénieux et plein de dynamisme (1), l’amour, disait Socrate, est mendiant et chercheur. Il est dans la pénurie mais connaît sa pénurie, veut sortir de soi et tend constamment vers plus de savoir, de beauté et de fécondité. Risque et aventure ne lui font pas peur, il est essentiellement chasseur et conquérant. Pour faire face à un tel danger, et dans le souci de sauvegarder ses fondements traditionnels, le régime libanais s’est appliqué à imposer une forme particulière d’amour encadré par les confessions et à empêcher la naissance de tout amour dissident. Or une telle politique devenait difficilement applicable à partir du moment où la culture environnante – soumise aux pesanteurs de l’individualisme et des valeurs occidentales –concevait la possibilité d’un tel amour(2). Celui-ci va alors naître inéluctablement, prendre conscience de son manque et devenir par la force du désir particulièrement résistant aux interdictions sociales. Ainsi, face au caractère confessionnel du droit de la famille, des amoureux – femmes et hommes – défient cet état de choses et profitent de la possibilité de contracter un mariage civil à l’étranger. Nombreux à s’y résoudre, ils constitueront un noyau dur excerçant une forte pression sur l’ordre juridique conçu initialement pour les familles uniconfessionnelles. Les juges devront alors recourir à l’équité pour répondre à ces exigences et besoins légitimes. Ainsi, la cour de cassation n’a-t-elle pas habilité des enfants chrétiens à succéder à leur ascendant musulman, bravant de ce fait le principe interdisant la succession interconfessionnelle ? (3). Autre forme de répression est la pénalisation de l’amour homosexuel défini comme un acte contre-nature, une notion devenue archaïque dans les systèmes juridiques européens. Pour y échapper, certains optent pour l’exil, d’autres adoptent une attitude de rejet face à cette société qui les renie et les classe d’office dans la catégorie des hors-la-loi. Mais là encore, l’amour, conscient de son manque et ingénieux, tente de frayer son chemin, de braver les interdictions et de sortir progressivement de la clandestinité et de la marginalisation. Chemin faisant, il dénonce le caractère devenu sélectif et presque obsolète de la loi laquelle n’est plus qu’un voile cachant le visage hypocrite de la société. Indépendamment de nos valeurs personnelles, cette question relève des principes de respect de la liberté et de la dignité humaines qu’il serait injuste d’ignorer. Transformer les étincelles d’amour en phénomène social Dans ce contexte, la fête de Saint-Valentin revêt, par la force du symbole, une importance particulière. Non seulement elle auréole les couples d’amoureux mais elle permet aussi aux amours non reconnues d’accéder à la place publique et de transformer, par leur regroupement, les étincelles d’amour en phénomène social. Se déclenche alors une interaction dynamique entre le privé et le public, mettant la société sous pression de devoir reconsidérer ses lois, de reconnaître l’amour interdit jusque-là et, en un mot, pour reprendre Bergson, de faire un bond en avant. C’est dans ce sens que s’est prononcée la Cour européenne des droits de l’homme. Selon elle, le droit au respect de la vie privée est destiné à assurer sans ingérences extérieures le développement de la personnalité de chaque individu dans les relations avec ses semblables, notamment dans le domaine affectif (4). Elle a également déclaré l’illégitimité de la prohibition de l’homosexualité – considérée comme «un aspect des plus intimes de la vie privée» – en se basant sur les droits de l’individu, de la minorité, sur l’évolution des mœurs et sur les caractéristiques de la démocratie dont la tolérance et l’esprit d’ouverture (5). Or à la lecture des motifs de la cour, nous découvrons le lien étroit entre ces mesures et la nature du régime politique. En réprimant les besoins indispensables au développement et à l’épanouissement personnels et en classant certains d’office dans la catégorie des hors-la-loi, ces mesures violent les deux principes fondamentaux de la démocratie, à savoir le principe de l’autonomie personnelle et celui de l’autonomie collective, lequel suppose le droit de tous les citoyens de participer à la vie publique sur un plan d’égalité. Interdire aux citoyens l’accès à la sphère publique Sans aller plus loin dans l’analyse, je me contente d’affirmer que ces mesures reflètent le visage réel du régime libanais, lequel agit dans le même sens sur d’autres plans. Il multiplie ainsi les ingérences dans la sphère privée des individus (limitation de la liberté de conviction, atteintes à la liberté personnelle, écoutes téléphoniques…). De surcroît, il met en place un véritable arsenal juridique visant à interdire astucieusement aux citoyens l’accès à la sphère publique. Or, précisément, c’est dans ce contexte que l’amour devrait acquérir ses titres de noblesse ! Muni d’énergies émotionnelles et d’une détermination presque invincible, il est appelé à se métamorphoser d’un sentiment refoulé en force de changement social favorisant le dépassement du clivage confessionnel et la restauration des règles démocratiques. Ainsi le privé retrouve la place nécessaire pour mieux préparer l’individu à participer à la vie publique. À cet égard, une dernière «pensée par images» s’impose. Dans le Banquet de Platon, Aristophane exposait qu’«il y avait chez les humains trois genres : le mâle, la femelle et l’androgyne, genre distinct qui tenait à la fois du mâle et de la femelle. Ils avaient quatre mains, le même nombre de jambes, deux visages tout à fait pareils. De là, leur force terrible et leur vigueur… Ils tentèrent d’escalader le ciel pour combattre les dieux… Pour les rendre plus faibles, Zeus a décidé de les couper par deux... et depuis chacun est en quête perpétuelle de son complément» (7). C’est un sort pareil que réservent les interdictions du régime libanais à ces couples d’amoureux dissidents ; et c’est dans leurs retrouvailles que ceux-ci réussiront à se frayer des passages vers la démocratisation. Leur union cette fois-ci ne devrait pas être repliement stérile sur l’unité retrouvée mais un enfantement créatif tendant à la contemplation du beau et à la quête de l’absolu. Or pour donner à la nature humaine la possession de ce bien, disait Socrate, on trouverait difficilement un meilleur auxiliaire que l’amour ! (8). (1) Platon, Le Banquet, 203b-204b (2) Habermas. Droit et démocratie. Entre faits et normes . Essais. Gallimard .1992 p 114. (3) Sami Mansour. La religion et le conflit des lois en matière de succession et de statuts personnels en droit international privé. El Adl 2000. p. 172s. (4) D. Gutmann. Le sentiment d’identité. LGDJ. p 309. (5) Dudgeon c/ Royaume-Uni ( 22-10-1981 ). (6) Notre article. L’État charismatique et la loi d’amnistie. Nahar. 1er décembre 2000. (7) Platon, Le Banquet .189c-193a. (8) Ibid .212b.
par Me Nizar SAGHIEH Né d’une mère indigente dépourvue de science comme de ressources et d’un père ingénieux et plein de dynamisme (1), l’amour, disait Socrate, est mendiant et chercheur. Il est dans la pénurie mais connaît sa pénurie, veut sortir de soi et tend constamment vers plus de savoir, de beauté et de fécondité. Risque et aventure ne lui font pas peur, il est essentiellement chasseur et conquérant. Pour faire face à un tel danger, et dans le souci de sauvegarder ses fondements traditionnels, le régime libanais s’est appliqué à imposer une forme particulière d’amour encadré par les confessions et à empêcher la naissance de tout amour dissident. Or une telle politique devenait difficilement applicable à partir du moment où la culture environnante – soumise aux pesanteurs de l’individualisme et...