Extrait d’une interview à la Revue du Liban, Pâques 1945. «Vous me demandez les caractéristiques de notre culture ? Elle est d’abord vieille, bien vieille, six mille ans bien sonnés. Elle est donc à l’abri des soubresauts fiévreux et des étonnements naïfs qui caractérisent les jeunes et les parvenus. Elle est composée, sans être composite. Loin de nous la culture simple, monocorde et à sens unique qui ferme les yeux à certaines beautés humaines parce qu’étrangères. Loin de nous également le snobisme précieux qui se délecte béatement de tout ce qui est étrange et étranger. Ancienneté et variété d’éléments qui nous donnent la sagesse et la mesure avec cette connaissance de l’humain dans ses plus profonds replis, ce sens de l’universel qui nous promène sans nous lasser et sans nous trouver nulle part dépaysés, à travers le temps et l’espace depuis les épopées de Kana’an jusqu’aux accents plaintifs de nos chants pastoraux et depuis les hautes cimes du Liban jusqu’aux plaines de l’Amazone. «Nous avons chanté l’âme humaine dans toutes ses vibrations et sur toutes les cordes. Les plus belles langues de la création nous ont servi, successivement et simultanément, de véhicule bien asservi et adapté à notre usage personnel. Les El-melek Ech-chiboni d’Ugarit, les Anti-pater de Sidon, les Zénon de Larnaca, les Euclide de Tyr, les Papinien de Béryte, les Augustin de Yagaste, les Théophiles d’Édesse, et la lignée des Yazigi, des Boustany et de bien d’autres contemporains, les Checri Ghanem, les Charles Corm, les G. Schéhadé, les Doumet, les Gibran ont fait entendre, passés à travers le gosier libanais, la majesté du Phénicien, la douceur du Grec, la précision du Latin, le grave du Syriaque et les mâles accents de l’Arabe classique, sans parler des nuances variées des langues européennes. C’est cet héritage riche d’expérience humaine et lourd de densités artistiques qui nous permit, grâce à un contact repris et prolongé avec l’Europe moderne, d’être les ouvriers de la première heure de cette Renaissance littéraire que nous vivons à l’heure actuelle et dont bénéficie tout l’Orient. «J’ai dit grâce à un contact renouvelé avec l’Europe. En effet, bien avant le débarquement en Égypte de Bonaparte dont les coups de canon réveillent, selon une expression consacrée, l’Égypte de sa torpeur séculaire, les anciens élèves de notre Collège maronite à Rome, fondé à la fin du XVIe siècle, sillonnaient les capitales de l’Europe et y accaparaient les chaires de langues orientales : Rome, Paris, Madrid, Salamanque, Bologne, Lisbonne, Oxford, et plus tard Saint-Pétersbourg gardent les noms et les souvenirs des savants libanais. Maître des langues sémitiques et rompus à la méthode d’investigation et de critique occidentale, ces pionniers de la science orientalistique revenaient au Liban et s’y appliquaient à insuffler la vie à la vieille littérature arabe, une vie riche de l’expérience du passé et pleine de promesses pour l’avenir. C’est dans ce but que fut fondé en 1789 l’année de la révolution française et de l’avènement de l’émir Béchir, le Collège de Aïn-Warqa. «Connaissez-vous beaucoup d’établissements, non seulement en Orient, mais dans le monde entier qui, au XVIIIe siècle, enseignaient quatre langues, avec la philosophie, la théologie et les éléments du Droit Canon ? L’arabe, le syriaque, le latin et l’italien étaient les langues du collège. L’influence de Aïn-Warqa fut énorme sur l’évolution littéraire et scientifique en Orient. Les premiers et les plus grands promoteurs de notre Renaissance tels que Boutros Boustany, Ahmad Farès Chidiac et Rochaid Dahdah furent de ses élèves».
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