La transition négociée sud-africaine, qui vit le passage de l’apartheid à une démocratie multiraciale, inspire encore dans les zones de guerre, à l’image des Palestiniens et Israéliens venus près du Cap en discuter, comme avant eux des Irlandais du Nord. «Nous sommes venus écouter la grande expérience de l’Afrique du Sud. Vous nous avez inspirés», disait vendredi à Spier River le négociateur palestinien Saëb Erakat, au terme de trois jours d’échanges avec des travaillistes israéliens, et des négociateurs sud-africains de 1991-94. Il y a cinq ans, une retraite similaire à Arniston (est du Cap) avait réuni des partis nord-irlandais. Et Gerry Adams, chef du Sinn Fein (aile politique de l’IRA), vint encore en octobre «prendre conseil, écouter et apprendre» des Sud-Africains, sur fond d’impasse en Ulster sur le désarmement. Vingt jours plus tard, l’IRA commençait à désarmer. Peu d’observateurs misent sur une quelconque influence directe des échanges de Spier River sur la situation au Proche-Orient. Il n’empêche que des acteurs continuent, sept ans après l’apartheid, de venir sonder le «phénomène» sud-africain, qu’un journaliste-écrivain, Allister Sparks, définit en un livre sur ces années-charnières : «Un pays autoritaire, sans aucune expérience de dialogue interracial, qui s’engagea dans un “gigantesque séminaire” sur son avenir (...) et finit par mettre d’accord des gens aussi éloignés que les communistes et la “vieille garde” du Parti national, sur les contours essentiels de cet avenir». Plus qu’un «truc» miraculeux ou un modus operandi spécial, l’expérience de la transition sud-africaine révèle surtout, pour ceux qui la suivirent de près, une combinaison de facteurs sans doute absente aujourd’hui d’autres conflits. «La première chose, évidente et valide ailleurs, est que les deux camps, presque simultanément, réalisèrent qu’ils ne pouvaient gagner ou annihiler l’autre militairement, ou atteindre leur but par la force», note Harald Pakendorf, journaliste devenu analyste politique. «Deuxièmement, il y eut la présence des leaders qu’il fallait au bon moment, Nelson Mandela et Thabo Mbeki d’un côté, Frederik de Klerk de l’autre, prêts à faire un immense pas, un acte de foi». Du processus lui-même, laborieux, marqué d’à-coups, de ruptures et reprises de négociations à la Codesa (Convention pour une Afrique du Sud démocratique), de violences frisant la guerre civile, ressort la persévérance des acteurs, malgré les excès extrémistes. Une constante des négociations, nota Sparks, est qu’«une fois les deux acteurs majeurs (ANC et NP, ndlr) d’accord sur une étape, le processus avançait», l’extrémisme au-dehors renforçant la détermination des acteurs centraux, ce qui condamnait les extrêmes à suivre, ou s’exclure davantage. Un aspect crucial fut la relation de confiance entre individus. «Confiance non seulement des gens de l’autre camp, mais aussi des gens de votre propre groupe», se souvient Roelf Meyer, chef-négociateur du NP en 1992, qui forgea un forte relation avec son vis-à-vis à l’ANC, Cyril Ramaphosa. Tous deux poursuivirent des mois de tête-à-tête, même pendant les ruptures de négociations, pour recoller les morceaux, et dans les ultimes phases délicates, quittaient parfois les pourparlers pour arrondir tel ou tel angle en aparté. La presse le surnomma «le show Cyril et Roelf». «Ce fut un processus continu, que nous avons partagé tous les deux», acquiesce Meyer, qui était à Spier River. La petite histoire, relatée par Sparks, veut que Meyer et Ramaphosa apprirent à se connaître lors d’une rencontre «montée» dès 1991 par un ami commun, un week-end de pêche à la truite. Meyer se planta dans le pouce un hameçon que Ramaphosa, pêcheur chevronné, arracha lui-même.
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