Dans des bâtiments à demi en ruine de Kaboul, criblés de balles et d’impacts de roquettes, se cache un trésor que l’ex-roi Mohammed Zaher Shah va retrouver après plus d’un quart de siècle d’exil à Rome. Dans cette dépendance du palais présidentiel, ex-royal, sa limousine de fonction, miraculeusement préservée, attend le retour de l’ancien monarque. Au fond de ce garage oublié de la majorité des Kaboulis, outre cette magnifique Cadillac quasi intacte, dorment plusieurs véhicules ayant survécu aux convulsions de l’histoire récente de l’Afghanistan, de la monarchie aux talibans, en passant par les communistes. Dans un box, à l’accès protégé par une grosse chaîne et un cadenas, des soldats en treillis de l’Alliance du Nord, visiblement fascinés, désignent du doigt une lourde limousine noire aux ailes chromées. Sous la poussière qui la recouvre, l’inscription Cadillac Fleetwood est encore visible. Les roues sont en bon état et le moteur n’a pas été enlevé. À l’intérieur, les combattants antitalibans, des Ouzbeks et des Tadjiks du Badagshan (Nord), montrent les coussins de cuir bleu, la glace électrique séparant le chauffeur de l’arrière du véhicule et les strapontins réservés à l’aide de camp ou aux gardes du corps. La tôle du véhicule n’était pas blindée mais le pare-brise, enfoncé à l’aide d’un objet contondant, indique que les vitres étaient à l’épreuve des balles. Hazrat Wali, qui dirige ce garage depuis 23 ans, explique : «C’était la voiture de fonction du roi Zaher. Les gens l’appelaient en persan une “six mètres”. Il transportait ses invités officiels à bord. On voit encore les porte-fanions à l’avant. Elle a servi ensuite au prince Daoud, son cousin, qui l’a renversé en 1973 pour établir la République». À côté de la Cadillac royale puis présidentielle, deux véhicules occupent le box aux murs de torchis. Le premier, monté sur de grosses roues, est un engin-amphibie de marque Allis Chalmer, que, selon Hazrat Wali, Zaher Shah utilisait pour chasser dans les marais. Le second est du type Ford T, datant du début du siècle, monté sur des roues étroites à rayons. Une partie de la capote est encore visible sur les arceaux du toit. «Elle appartenait à Amanollah (un roi moderniste détrôné en 1929, qui avait fui à Kandahar à bord de sa Rolls Royce de fonction pour échapper à une émeute islamiste à Kaboul), c’était la première voiture à moteur en Afghanistan. Il y a quelques années des talibans l’ont amenée à la frontière pakistanaise cachée dans un camion de ferraille pour essayer de la vendre 120 000 roupies (2 000 dollars) au Pakistan, mais les gardes-frontières talibans l’ont interceptée et ramenée ici», explique le responsable du garage. Dans la cour, au milieu d’autobus criblés de balles, plusieurs carcasses de voitures rouillent au soleil. Une Chevrolet verte a appartenu à Parasto et Rahim Mehryar, un couple de chanteurs vedettes, partis en exil après l’invasion soviétique. Un peu plus loin, une Mercedes blindée noire, sans roues, était la propriété d’Abdul Hamid Mohtat, n° 2 du régime sous Najibullah, le dernier président communiste afghan, assassiné par les talibans en 1996. Dans un box, un gros 4x4 japonais gît, à demi-détruit. «Il a sauté sur une mine antichars. Le chauffeur a été tué, mais son propriétaire, le mollah Amir Khan Mutaqqi, ministre de l’Éducation des talibans, a eu la vie sauve. Il faisait la prière à ce moment-là», explique le responsable du garage. Hazrat Wali n’a qu’un bref regard pour le véhicule taliban. La prunelle de ses yeux, c’est la limousine royale. «Si le roi revient, il la retrouvera. C’est à lui, je suis prêt à la réparer», dit-il.
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