Après plusieurs années de fermeture imposée par les talibans, Abdul Razol Bezad a rouvert il y a trois jours sa librairie, située à un angle de Flower Street, en plein centre de Kaboul. Il saisit un atlas de l’Afghanistan, dont la photo de couverture représente trois femmes assises sur un âne. «Vous voyez, il y a encore quinze jours, il était interdit de vendre ce livre», explique-t-il. Les talibans défendaient de photographier des êtres vivants. Abdul montre aussi différents manuels scientifiques en anglais, des dictionnaires bilingues, un roman de Joseph Kessel, un autre de Simenon, un troisième d’Anthony Burgess. «Si j’avais essayé de vendre ces livres, les talibans m’auraient accusé de vouloir devenir chrétien. Pendant des années, je les ai stockés chez moi. Maintenant c’est différent». La prise de Kaboul par l’Alliance du Nord il y a deux semaines a provoqué une révolution dans le petit commerce de la capitale. Les prix ont globalement baissé et de nombreux articles auparavant vendus sous le manteau envahissent les boutiques. En face de la librairie d’Abdul, Fedah Mohammad tient une supérette. Les dates de péremption de ses produits sont parfois largement dépassées, comme ce beurre de cacahuètes à consommer avant juin 2001, mais les livraisons venant du Pakistan passent, sur des routes pourtant dangereuses. «Le commerce va vraiment mieux, lance-t-il heureux. Je vends même des cartes à jouer et j’ai envoyé mes livreurs chercher de la bière. Je suis sûr que je pourrai la vendre». Installé plus loin dans Flower Street, Abdul Mokhtar est fleuriste, spécialisé en organisation de mariages. «Je peux maintenant proposer un service d’enregistrement vidéo des cérémonies, en plus des bouquets», explique-t-il également satisfait. C’est le secteur de la TV-hifi-vidéo qui semble le plus bénéficier de la fuite des talibans. Les miliciens islamistes avaient interdit, sous peine de prison, d’écouter ou de jouer de la musique, de posséder ou de regarder une télévision. La ruée vers les carrés magiques a pour cadre Pashtunistan Street, dans un autre quartier de Kaboul. Des dizaines d’échoppes se sont remplies en quelques jours de radiocassettes, autoradios, téléviseurs, magnétoscopes, lecteurs de CD, etc. Les trottoirs de la rue sont envahis de paraboles. Celles-ci sont fabriquées de façon artisanale, avec des tôles de pots de peinture réunies par des rivets. Parfois, un vieux couvercle de poubelle métallique, soudé à un socle, fait l’affaire. «Une fois sous les talibans, j’ai fait quinze jours de prison parce que j’avais une télévision dans mon arrière-boutique. En deux semaines, je n’en ai jamais autant vendu. J’ai dû en recommander après avoir été dévalisé», explique Guhlam Farooq. À côté, la boutique de Toryalai ne désemplit pas. Il affirme vendre une cinquantaine de téléviseurs par jour. «C’est la folie. Même les gens pauvres vont emprunter partout de l’argent pour en acheter, sans savoir comment ils pourront rembourser», constate le vendeur, qui accepte afghanis, dollars américains ou roupies pakistanaises. Ses rayonnages débordent de copies de récents CD vidéos : Des films comme Mr Bean, Mission impossible - 2, Tom Raider. Les acteurs comme Arnold Schwarzenegger, Sylvester Stallone, Jean-Claude Van Damme, Bruce Lee ou Jackie Chan ont la part belle. Le prix unitaire est de 150 roupies pakistanaises (environ 2,5 dollars). La musique connaît aussi un fort retour en grâce. Jawid Ahmad expose dans sa devanture un clavier électronique, dont il demande 1 500 dollars. Un objet impensable il y a peu. Les plus petits budgets se rabattent sur les disques ou surtout les cassettes de Farhad Darya, le plus célèbre des chanteurs afghans.
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