«Peinture, guerre, considérations». Est-il besoin de se référer au titre pour comprendre ce qui vous agite déjà au seuil de cette exposition étrange ? De la peinture si on veut, de la guerre, puisqu’elle le dit, Tanbak ; mais laquelle ? Des considérations, les vôtres d’abord. Vous voilà renvoyé à vos propres hantises. Trop tard pour prendre ses jambes à son cou : la fascination a déjà fait son chemin. On reste planté là devant ces poteaux coiffés de casques étranges comme achetés aux surplus de l’histoire. Ils ont des cornes (Gaulois ?), des ailes (Romains ?), des profils grecs (Grecs ?), des œillères (chevaux ?) des cache-oreilles (Luftwaffe ? SS ? RAF ?) peu importe. Tanbak les a découpés à même la maille de fer, enduits de goudrons et de terres, et vissés de partout comme une idée à s’ancrer dans la tête : c’est ce que l’homme possède de plus dur à la fois et de plus vulnérable. Même hérissé de pointes on meurt. Même percé de trous on tue. Mais ce n’est qu’une «considération» parmi d’autres. «J’aime botter le cul des gens« se plaît à déclarer cette touilleuse de… cendres. «Rien ne sculpte la personne comme la créativité. C’est la seule aventure qu’on a à vivre. La seule entreprise qui n’autorise aucune concession». Du coup, elle en appelle au regard de chacun. Ce n’est plus l’expo, c’est le divan. Pour peu qu’on s’y laisse prendre, on est envahi de ses propres terreurs archaïques. Y-a-t’il «terre» dans terreur, que ce magma où l’on retrouve, par le glissement des doigts dans la matière, toutes les strates de pigments et de minéraux comme autant de séismes superposés, de civilisations anéanties, de chairs décomposées, vous arrache des frissons ? Est-ce encore de la peinture cette patouille que l’on imagine voluptueuse dans la texture moite et parfois granulée des boues opaques tantôt miraculeusement traversées d’un prisme ? La sensualité ici défie l’angoisse. Après tout il ne s’agit de rien d’autre que de vie et de mort. Mais non pas de soi-même «petit microcosme, petite entité cosmique qui fait partie du mouvement tournant de l’univers», mais de l’humanité entière, des civilisations et des guerres qui orchestrent leur progression par sursauts. «Les grands changements historiques viennent de la piétaille, des soldats». C’est la raison pour laquelle Tanbak a érigé en pied ses Grands Mongols, comme elle dit. Soldats et chefs, Timourlenk, Gengis Khan, Saladin, ils vous entourent du haut de leurs 180 cm, armée de l’ombre, écorchés de salles de dissection, radiographies obscures où la lumière perce parfois comme un sursaut de vie. Ils portent en eux par couches apparentes toutes les cicatrices de l’humanité, toutes les cendres, tout le carbone de l’histoire, un peu de terre rouge puisée à Rechmaya, des hachures géométriques comme l’intelligence, en résilles comme le système sanguin, verticales comme des barreaux de prison et des points rouges sur le côté comme Le dormeur du val, et ils sentent le sable chaud comme Mon Légionnaire. Parce que dans la peinture de Tanbak il y a de la musique, des chansons, de grands textes littéraires. Parce que pour elle une production artistique ne va pas seule et puise ses ressources à toutes les expériences. Parce qu’après avoir subi aux Beaux-Arts la gifle d’être déclarée «sans talent», elle en a passé des mois, d’atelier en atelier à «dessiner des carottes et des bouteilles» avant que soit enfin constatée la force dramatique terrifiante de ses dessins. C’était il y a quinze ans. Et si vous la trouvez en fichu, sagement assise à tricoter des fleurs avec des fils de cuivre : méfiance, c’est encore du drame qui couve et des racines qui pointent «même bâtard, on a des racines», et méfiance, ce sera encore effrayant… et beau. * S-D : Charles Hélou Jusqu’au 24 novembre
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