Déjà cet intitulé bizarre : «Lire en français et en musique». Lire en français, bien volontiers puisqu’on nous y a accoutumés dès l’enfance. Lire en musique, c’est déjà plus délicat, à moins d’être bicéphale, ou d’alterner rapidement lecture et écoute, de contraindre un moment au silence la voix intérieure qui respire une phrase et de tendre l’oreille, en apnée, au son qui passe. Mais alors le charme de l’une est rompu au profit de l’autre, de sorte qu’une lassitude s’installe et qu’on a vite fait de tout abandonner. Lire donc. Mais lire quoi ? Bien sûr, les têtes de gondole de la rentrée, les Goncourt, les Fémina, les Interallié vont retrouver un nouveau souffle et glaner bon nombre de nouveaux lecteurs dans leur escale libanaise. Ceux qui auront écrit «pour tromper la mort», «pour se survivre», pour «dire (leur) vérité», pour «témoigner», même si un témoin, c’est surtout un martyre, ou parce que tout simplement ils ne peuvent pas faire autrement, parce que c’est une manie irrépressible, parce qu’ils ne peuvent pas vivre sans, même si c’est pire avec ; ceux qui auront écrit au café, au thé, à l’encre, au clavier, à l’aurore, au crépuscule, à l’heure où le monde est derrière la porte ; ceux qui ont écrit pour être aimés, ceux qui seront lus sans pouvoir l’être… Ils seront là, en chair et en papier, prêts à se laisser froisser, écorner, raturer, prêter, à ne jamais se laisser rendre, à ne jamais se rendre, à se faire plagier : la consécration. À tracer les nouvelles ornières dans lesquelles d’autres marcheront. Ils seront là, et la dissonance sera fatale à l’homme de papier dont la réalité contredira la dimension reliée. Certains ne viendront d’ailleurs pas. Il n’est d’ailleurs pas sûr que la promesse d’un autographe fasse grimper les ventes. Mais les a-t-on suffisamment briefés ? Deux mots sur le lecteur libanais : il est branché polars et/ou actualité sur fond de politique, de finance et selon l’âge, de n’importe quoi de «rose». Peu leur importe les performances et les échecs sexuels que les auteurs français, en pleine crise nombriliste, étalent en masse ces dernières années : de toute façon, chez nous ça ne se passe pas pareil. Il y a bien des intellos férus de Kiarostami et qui cherchent équivalent littéraire, mais ceux-là ne valent pas le déplacement. Les filles veulent des portraits de femmes, des biographies à l’eau forte, de celles dont elles auraient suivi l’exemple en d’autres temps autres mœurs. Elles veulent des confidences indiscrètes de valets auprès desquels il n’y a pas de grands hommes. Mais à l’unanimité, nous voulons du rêve qui fait rêver. Des phrases qui font chanter, des histoires qui aident à vivre, un regard qui multiplie les dimensions du réel. À l’unanimité, nous cherchons les classiques du futur. Et qu’on ne dise pas que les Libanais sont de mauvais lecteurs, quand le jeu de la séduction est faussé.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Déjà cet intitulé bizarre : «Lire en français et en musique». Lire en français, bien volontiers puisqu’on nous y a accoutumés dès l’enfance. Lire en musique, c’est déjà plus délicat, à moins d’être bicéphale, ou d’alterner rapidement lecture et écoute, de contraindre un moment au silence la voix intérieure qui respire une phrase et de tendre l’oreille, en apnée, au son qui passe. Mais alors le charme de l’une est rompu au profit de l’autre, de sorte qu’une lassitude s’installe et qu’on a vite fait de tout abandonner. Lire donc. Mais lire quoi ? Bien sûr, les têtes de gondole de la rentrée, les Goncourt, les Fémina, les Interallié vont retrouver un nouveau souffle et glaner bon nombre de nouveaux lecteurs dans leur escale libanaise. Ceux qui auront écrit «pour tromper la mort», «pour se...