Depuis le 11 septembre, les rumeurs se propagent sur Internet comme un feu de brousse. Dans le salon de leur maison californienne, Barbara et David Mikkelson s’improvisent pompiers. Ce couple de sociologues amateurs s’était donné il y a plus de six ans pour mission de classifier, étudier, vérifier ce qu’ils appellent les «légendes urbaines», d’en démonter les mécanismes de création et de diffusion. Ils ont pour cela créé un site spécialisé : www.snopes.com. Au lendemain des attentats terroristes, ils ont commencé à recevoir, comme tous les internautes, un flot croissant de rumeurs, folles ou semblant véridiques, alarmistes ou rassurantes. Ils ont créé sur leur site une rubrique, «Rumeurs de guerre» et passent bénévolement des journées derrière leurs écrans à tenter de remonter à la source, de séparer les (rares) faits des (fréquentes) impostures. Rumors of war compte aujourd’hui 78 rumeurs répertoriées. Elles sont identifiées d’une simple ligne (exemple : «L’ail est efficace contre la maladie du charbon»), précédée d’un signe de couleur: rouge = faux, vert = vrai, jaune = ambigu, blanc = origine indéterminée. En face de l’ail: rouge. L’un des mots de la phrase résumant la rumeur est un lien hyper-texte qui renvoie à l’énoncé complet, au verdict et à toutes les informations (parfois plusieurs pages) qu’ils ont accumulées. «Je pars d’abord à la recherche de faits dans les bases de données», explique Barbara Mikkelson. «Parfois nous appelons les gens impliqués, nous faisons appel à notre connaissance des légendes et rumeurs, nous utilisons des livres. Ou nous allons à l’université de Californie faire des recherches sur micro-films». Il suffit souvent de quelques clicks de souris pour démentir une rumeur, qui a pourtant fait le tour du globe. Qui n’a entendu parler du rescapé qui aurait survécu à l’effondrement des tours jumelles en surfant les décombres, du fiancé (arabe ou afghan) d’une amie d’ami lui ayant recommandé d’éviter les centres commerciaux le jour d’Halloween, de la disparition suspecte de dizaines de camions de location aux États-Unis ? Quand la contre-enquête sur une rumeur, comme par exemple celle, très répandue dans le monde arabe, selon laquelle des milliers de juifs auraient évité le World Trader Center le jour du drame, a été bien faite par un média ou un organisme, le lien hyper-texte renvoie directement à l’article ou l’enquête en question. Barbara Mikkelson est une habituée du phénomène: leur site compte 29 autres rubriques, des rumeurs de voyages à celles concernant le sexe ou le Coca Cola. La multiplication des rumeurs après les attentats terroristes ne l’étonne pas. «C’est une réaction normale. Ce qui s’est passé est horrifiant et l’une des façons de réagir face à quelque chose que l’on ne peut comprendre est de remplir les blancs avec des “informations” (...) L’angoisse alimente notre besoin de savoir que ce que nous ressentons est aussi ressenti par d’autres. Ces histoires, ces rumeurs expriment nos peurs. C’est notre façon d’affronter les horreurs du jour». Remontant aux origines de l’humanité, les rumeurs vivent un âge d’or depuis l’avènement de l’Internet dans le monde développé. Elles se répandent plus vite et ne sont pas altérées lors de la transmission, comme c’était le cas quand elles volaient de bouche en bouche. «Vous recevez la rumeur déjà tapée, sur l’écran, et n’avez que quelques clicks à faire pour la transmettre à trente de vos meilleurs amis», explique Barbara. Depuis le 11 septembre, c’est la rumeur assurant que Nostradamus avait tout prédit qui l’a le plus étonnée. «Il suffisait de trente secondes de recherches pour apprendre que c’était faux. Mais les gens veulent tellement croire que nous ne vivons pas dans un monde où tout peut arriver à n’importe quel moment ! Ils préfèrent croire que des prophètes peuvent tout prévoir et que si cela se passe mal c’est parce qu’on ne les a pas écoutés ou mal interprétés».
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