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Actualités - Chronologies

Le témoignage d’Amal Naccache

Dans sa préface, Amal Naccache témoigne : un homme, un pays. À eux seuls, ces deux mots pourraient résumer ce livre. La longue histoire d’amour qui lia Georges Naccache au Liban et fonda l’unité de sa vie, les pages qui suivent en sont d’une certaine manière le récit : pour l’essentiel, elles ne disent rien d’autre. Georges Naccache, ce fut d’abord ce jeune homme (dix-huit ans en 1920) profondément imprégné de l’air du temps, un temps qui célébrait, sous le règne de Barrès, tout à la fois l’individualisme et le culte des racines, confondus dans l’exaltation d’un nationalisme exacerbé. Aux aspirations romantiques d’un adolescent, les hasards de l’histoire venaient d’offrir, sous la forme d’un minuscule État, une patrie légitimée par les puissances : ce Liban à partir duquel se détermineraient désormais son identité, sa pensée, son action. … Encore lui fallait-il un journal. Il avait l’âge des paris. Ce fut un pari («Et si on fondait un journal ?») que son futur associé, Gabriel Khabbaz, et lui-même, désargentés à la mesure de leur passion, créèrent L’Orient. Il y fallut une imprimerie de fortune, prêtée par les pères capucins, des différends familiaux («comment accepter qu’un fils formé à une profession honorable devienne un saltimbanque insolvable» etc), une ivresse d’écrire pour être imprimé sur du papier, et l’élan politique qui se confondait avec la naissance d’un pays. Il y fallut également des lecteurs que l’absence de concurrence pendant 14 ans et le succès suscité par le ton, souvent impertinent, du quotidien, auprès d’une élite de langue française, majoritairement chrétienne, mais parfois aussi islamique, pour que le journal tienne, tant bien que mal, la route. Naccache écrivait tous les jours, sérieux ou provocateur, censuré ou non par le Haut-Commissariat de France, avec lequel ce Libanais ardent, malgré sa francophilie culturelle, entretenait des relations à la fois cordiales et vindicatives. La coexistence de fait entre chrétiens et musulmans sur le territoire qui leur échut alors n’était pas vécue, loin de là, comme une symbiose. Frustré de ses aspirations panarabes par des puissances lointaines, l’islam libanais ne pouvait qu’être hostile, tout à la fois, à la puissance mandataire et à une communauté chrétienne qui jouissait des plus importants privilèges politiques. Cette dernière, pour sa part, dont l’identité s’était entièrement fondue dans la nouvelle réalité politique qu’elle avait tant désirée, se tenait sur ses gardes face à des musulmans considérés comme des adversaires. La méfiance était mutuelle, dans une coexistence obligée. Georges Naccache, à cet égard, et sans se trahir, fit preuve d’une compréhension remarquable et d’une loyauté sans hypocrisie vis-à-vis de l’islam libanais… Sans démagogie, mais sans concessions non plus, ce journaliste chrétien et d’un patriotisme qui faisait partie de sa raison de vivre depuis l’adolescence, se voulut un interlocuteur sans relâche du Liban islamique, tout en gardant pleine conscience des limites structurelles du dialogue qui s’engageait. À ce difficile exercice, Naccache gagna d’être ce qu’il resta par la suite : un Libanais irréprochable dans son patriotisme, mais également le journaliste maronite qui défendit le mieux l’islam national parce qu’il le comprenait dans son déchirement et sa quête d’identité, parce qu’il respecta toujours et en toutes circonstances sa dignité, sans paternalisme, sans démagogie, mais – justement parce qu’il le considérait comme un partenaire à part entière – sans concessions non plus. S’il n’était pas l’expression d’une doctrine proprement dite, L’Orient, pendant les vingt-trois ans que dura le mandat de la France, devait se caractériser par une attitude et un ton qui reflétaient les idées de son directeur et correspondaient à un lectorat ouvert, intéressé par les événements propres au Liban, mais aussi à l’étranger. La Palestine, les autres pays arabes, mais, au même titre, la vie internationale, notamment les prémices et les débuts de la Seconde Guerre mondiale occupaient les pages principales, sans que soient ignorées la culture (il y eut un premier Orient littéraire dès 1929), ni la vie mondaine avec ses bals… Mais la cible privilégiée de Georges Naccache fut l’instance dominante : le Haut-Commissariat de France. Plus tard, il avait fait le compte : son journal avait été suspendu 22 fois par les autorités françaises, puis celles du Liban indépendant. Mais ce sont les premières, et de loin, qui se taillaient la part du lion dans ces sanctions. Cet amoureux de la culture française n’appréciait guère les mœurs, «dictatoriales» selon lui, du colonisateur. Des deux grands partis parlementaires qui structuraient les opinions politiques de ce temps-là, le Bloc national d’Émile Eddé, et le Destour de Béchara el-Khoury, ce fut le premier pour lequel L’Orient opta dès ses débuts… Il y avait entre Naccache et Eddé, son aîné de plusieurs années, des affinités personnelles auxquelles n’était pas étrangère une pratique commune de la langue française que le chef du Bloc national employait au barreau dans des plaidoiries dont certaines restèrent mémorables. Avec Béchara el-Khoury… le courant politique ne passait pas très bien. Il fallut la parution du quotidien Le Jour de Michel Chiha pour que le chef du Destour trouvât l’appui d’un journal à sa mesure. Homme de doctrine et de réflexion Chiha s’entoura de bons collaborateurs dont le rédacteur en chef, Charles Hélou. Les partisans du Jour trouvaient le nouveau quotidien «plus sérieux» que son concurrent ; à l’inverse, les partisans de L’Orient trouvaient le journal de Chiha d’une austérité janséniste. Esprit de géométrie contre esprit de finesse ? On peut en discuter longtemps. Chiha poussait Khoury, Naccache, Eddé. Ce talent de voir, donc de «voir venir», amena Naccache, au faîte d’une campagne d’opposition au régime de Béchara el-Khoury, à écrire l’article dont le retentissement fut le plus grand et qui lui valut son emprisonnement : «Deux négations ne font pas une nation». Dans ce texte, son analyse de l’antinomie islamo-chrétienne le porte à dire : «Ni occident, ni arabisation : c’est sur un double refus que la chrétienté et l’islam ont conclu leur alliance. Quelle sorte d’unité peut être tirée d’une telle formule?». C’était le 10 mars 1949. Naccache annonçait à la fin de ce fameux article les titres, si éloquents, de trois autres à suivre : «Le Sérail ou l’accident stabilisé ; l’avenir prisonnier ; première conclusion : le refus». Seul le premier des trois devait paraître. Naccache était arrêté et déféré en justice pour être condamné à six mois de prison. Point ne servit à la défense de faire valoir que les articles empêchés de parution se terminaient sur une note d’espoir ! Le procès et les campagnes de presse et d’opinion qui suivirent allaient marquer le commencement de la fin d’un régime qu’engloutit d’ailleurs une «révolution blanche» dont la cause directe, sinon le prétexte, fut un procès intenté à plus d’une dizaine de journaux à la fois. Les députés qui menèrent le renversement d’el-Khoury, en septembre 1951, devaient se voir appeler, un an plus tard, non pas les «septembristes» mais les «septembrisards» ! Il nous faut ici évoquer le passage de Naccache par le parti des Phalanges libanaises, les Kataëb, dont il fut bien, en 1936, le cofondateur, avec Pierre Gemayel et Charles Hélou, pour démissionner deux ans plus tard, en même temps que Hélou. Selon les démissionnaires eux-mêmes, à l’origine de leur rupture se trouvait un contresens : les intentions initiales des fondateurs du groupe allaient dans le sens d’un parti multiconfessionel, mais la pratique et la mentalité de ses membres allaient dans un sens contraire. En fait rien n’était plus éloigné du réalisme de Naccache et de Hélou que cette troupe étroitement communautaire. Les deux grands journalistes devaient se retrouver plus tard dans un même mouvement politique, la Troisième Force, qui, à la veille puis pendant les événements de 1957-1958, s’opposait à la guerre civile en se démarquant de la politique du président Chamoun autant que du nassérisme de ses opposants... Loyaliste avec Eddé, il fallut trente-deux ans pour que Naccache le redevienne, après l’élection, en 1958, du président Fouad Chéhab… Et le voilà soudain rallié a un général président en civil, intègre comme un officier formé au service de la République. Entre Chéhab et Naccache, ce ne fut pas une affaire de cœur mais d’estime... Parmi ceux que Fouad Chéhab consultait, surtout à son arrivée au pouvoir, conscient de ses insuffisances face à l’arène politique, il y avait Georges Naccache qui avait publiquement pris parti pour le «chéhabisme» – ce mot qu’il avait créé – et se montrait décidément séduit par le personnage du président. Trop intelligent, il n’avait jamais cru au coup de baguette magique et mesurait l’incompétence et l’anachronisme des cadres et de la classe politique. Mais Chéhab restait pour lui de loin le meilleur cheval. Il ne se renia jamais. Quand Charles Hélou fut élu à la tête de l’Exécutif en 1964, les deux vieux confrères et camarades se rejoignaient dans la mouvance chéhabiste. Naccache écopa encore d’un ministère. Puis Hélou insista pour qu’il accepte d’être ambassadeur du Liban à Paris. Malgré son hésitation à s’éloigner de son journal, il accepta la proposition en limitant d’avance son séjour parisien à deux ans, qui lui semblaient suffisants pour remplir la mission précise qu’il lui avait été demandé de remplir ; apporter un nouveau souffle, culturel en particulier, à la rue Copernic, alors un peu essoufflée. Il retourna à Beyrouth au moment des premières turbulences palestiniennes, l’année des accords du Caire, celle où la photo de Arafat fit la couverture du Time. Les difficultés de Charles Hélou s’amoncelaient. 1969, 1979, 1971 : plus que la menace, l’explosion à venir se précise de jour en jour. Avant même l’afflux de fedayine qui suivit le Septembre noir de Jordanie, Georges Naccache prévoit déjà le pire pour le Liban. Pas une ligne pourtant qui soit hostile envers l’attitude de l’islam, même lorsqu’il écrit, au lendemain de la démission de Karamé le 23 avril 1969, que sans «une entente fondamentale (...) sur la définition d’une politique arabe et palestinienne du Liban», il n’y a plus de gouvernement possible. Et quand il prédit dans le même article la «désagrégation de l’État» en cas de double pouvoir (palestino-libanais), aucun reproche ne transparaît envers la classe politique musulmane. Il avertit seulement : cette «désintégration n’est-elle pas le but premier de la politique israélienne» ? Quarante-huit ans de journalisme, au cours desquels ses éditoriaux furent récités en petit comité par des admirateurs. Quarante-huit ans pendant lesquels il écrivit et fit écrire, enseigna la technique des titres «exacts et chocs», l’importance de l’information juste («le fait est sacré»). Fondé à l’aventure, le journal était devenu, sous sa conduite, une véritable institution puissante. L’homme ne se prit pas au sérieux pour autant. Ni solennité ni pompe dans son attitude, mais un intérêt aigu pour la marche des choses et du monde. Et par-dessus tout, deux passions : le Liban et le journalisme... À la justesse de cette mémoire, peut-être ce recueil pourra-t-il contribuer. Et pour qui regarde vers l’avenir, qu’il y puise ce qu’il choisira...
Dans sa préface, Amal Naccache témoigne : un homme, un pays. À eux seuls, ces deux mots pourraient résumer ce livre. La longue histoire d’amour qui lia Georges Naccache au Liban et fonda l’unité de sa vie, les pages qui suivent en sont d’une certaine manière le récit : pour l’essentiel, elles ne disent rien d’autre. Georges Naccache, ce fut d’abord ce jeune homme (dix-huit ans en 1920) profondément imprégné de l’air du temps, un temps qui célébrait, sous le règne de Barrès, tout à la fois l’individualisme et le culte des racines, confondus dans l’exaltation d’un nationalisme exacerbé. Aux aspirations romantiques d’un adolescent, les hasards de l’histoire venaient d’offrir, sous la forme d’un minuscule État, une patrie légitimée par les puissances : ce Liban à partir duquel se...