Vous avez certainement entendu parler de l’avancée considérable des cinémas d’Asie (Taïwan, Corée, Hong Kong, Chine, sans oublier le Japon) sur tous les continents. L’exemple récent de «Tigre et dragon» est dans toutes les mémoires. Le nom de Wong Kar-wai ne vous dit sans doute pas grand-chose : il s’agit pourtant d’un des cinéastes les plus en vogue du moment. Et ne croyez surtout pas qu’il ne réalise que des films d’action, genre arts martiaux, kung-fu et Cie ! Pas question. Les films de Wong Kar-wai font le tour des festivals de toute la planète et remportent souvent un vrai succès public. C’est le cas de «In The Mood For Love». « In The Mood For Love » La passion, comme une obsession Il faut le dire, ou plutôt le rappeler : il y a des films qui ne sont pas destinés à tous les publics (qu’on le veuille ou non, c’est ainsi !). Non pas que In The Mood For Love soit un film difficile. Mais il ne correspond pas aux critères du cinéma à la mode actuellement. Éliminons tout de suite l’action, les poursuites, les violences et autres explosions : rien de tout cela ici. L’amour est le sujet unique, obsessionnel, qui remplit toute la durée du film. Un amour qui occupe les sens, l’esprit et, d’abord, les cœurs. Sans pouvoir d’ailleurs trouver son expression physique. Mais venons-en à l’intrigue. Et, pour mieux comprendre le film, situons les personnages dans le lieu où ils vivent, travaillent, aiment. Car le Hong Kong des années 60 n’était pas encore réintégré à la Chine dite Populaire. Et la manière d’y vivre avait «imprégné profondément» Wong Kar-wai, comme il l’a reconnu lui-même. «Un repaire d’âmes en peine, a-t-il encore précisé, où les appartements sont exigus, les gens s’entassant dans des chambres qui ressemblent à des cages... Une ville où la plupart des hommes et des femmes ne sont que des passants». C’est dans un immeuble de cette sorte, où les couloirs évoquent autant de labyrinthes, que Li-Zhen et Chow se croisent, se frôlent pour la première fois. La jolie Li-Zhen, élégante, d’apparence réservée, est secrétaire dans une boîte commerciale; Chow, bien de sa personne, est rédacteur en chef d’un journal local. Il se trouve que Li-Zhen et son époux, et Chow, et sa conjointe emménagent ensemble dans deux appartements voisins. Dans ce petit monde des affaires et du travail, on voyage beaucoup: le mari de Li-Zhen et Chow lui-même sont fréquemment absents de Hong Kong. Il n’empêche que leurs premiers regards – échangés entre deux portes – et leur premier contact avaient été révélateurs. Un amour était né, qui allait chercher à se manifester, à s’imposer. En vain. Tout le film va être fait de ces rendez-vous inaboutis, de ces occasions systématiquement manquées. Comme l’a écrit un critique, «tout se joue dans un cadre réduit et immémorial. Le problème des personnages est d’imaginer le passé, le futur, en fonction de l’immédiateté harassante du réel». Une mise en scène raffinée Le spectateur est fasciné par ce cheminement d’une passion «défendue», dépeinte dans une mise en scène raffinée, décorative à l’extrême. «Les héros poursuivent leurs amours fantômes en traversant au ralenti couloirs, chambres, allées sous-éclairées», ou encore sous une pluie soudaine, devenue lancinante. Font-ils vraiment l’amour? Jusqu’à la fin, un doute insidieux aura persisté. Étrange film, en vérité. Maggie Cheung, qui tient à la perfection le rôle de Li-Zhen, est une des plus grandes actrices du cinéma chinois. «Elle n’est pas seulement une star, une icône, offerte au regard insatiable des autres», comme on l’a écrit à juste titre, «mais elle est aussi, elle-même, comme un regard» (et Dieu sait si In The Mood For Love est un film de regards!). Maggie Cheung a aimé travailler avec Wong Kar-wai, même si le tournage a été exténuant, tellement le metteur en scène est d’une incroyable exigence. Elle raconte : «Chaque jour, il m’entraînait dans une pièce visionner les plans déjà réalisés, pendant près de trois heures. Ça demande un travail énorme et, parfois, je n’en pouvais plus... Au bout de neuf mois, nous pensions que le film était terminé. Mais huit jours après, Wong Kar-wai m’a rappelée pour que je revienne une semaine. J’ai accepté. Sauf que ça a duré un mois !». Face à cette séductrice, Tony Leung, autre populaire vedette asiatique, est irréprochable (nous parlons de son jeu !). Voilà. Vous devez savoir quelle sorte de film vous allez voir : In The Mood For Love est un moment de cinéma comme on en vit rarement. À vous de l’accepter, de le savourer – de le vivre en somme. Vous ne l’oublierez pas de sitôt.
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