Comment déclare-t-on la guerre à une idéologie et comment peut-on espérer la gagner ? Les déclarations belliqueuses en provenance des États-Unis sont certainement compréhensibles, mais soulèvent beaucoup de questions et d’inquiétude. La «première guerre du XXIe siècle», selon l’expression du président George W. Bush, a été déclenchée par un groupe terroriste qui a frappé dans ses symboles une Amérique qui se vivait à la fois toute-puissante et invulnérable. Mais ce ne sont pas des missiles équipés de têtes nucléaire, chimique ou bactériologique – une hypothèse souvent examinée dans les séminaires, colloques et autres «war room» – mais des avions commerciaux, transformés en bombes volantes qui se sont écrasés sur le World Trade Center et le Pentagone. Les armes utilisées pour cette opération sophistiquée dans sa conception, son élaboration et sa réalisation étaient des plus frustes : des couteaux et des cutters entre les mains d’hommes, à la fois suffisamment formés pour pouvoir prendre les commandes d’un avion de ligne et parfaitement conscients qu’ils sacrifiaient leur vie. Les organisations et les hommes capables de telles actions sont des «cibles difficiles», a concédé le secrétaire d’État américain Colin Powell, chef d’état-major durant la guerre du Golfe. Ils le sont d’autant plus qu’ils sont à peine identifiables, qu’ils n’ont pas de territoire et que leurs objectifs ne se traduisent pas en terme militaire ou politique conventionnels. Ils veulent faire mal à un système haï en entraînant dans la mort le plus grand nombre possible de victimes, ils ne demandent rien, ils n’espèrent rien gagner sauf détruire et faire mal. Leur victoire apparaît avant tout comme une vengeance au nom d’une idéologie au-delà de la diplomatie et du moindre dialogue. «Le suicide est l’arme asymétrique ultime», avertissaient les analystes du Jane’s Terrorism and Security Monitor rappelant que, dans les conflits du fort au faible où aucun système de valeur n’est commun à ceux qui s’opposent, l’attaque qui planifie la mort de son acteur se généralise. «Ces attaques-suicide posent un problème particulier, écrivait le Jane’s Monitor en février citant un ancien haut dirigeant de la CIA, car elles n’ont pas besoin, ou très peu, de l’appui d’un État et qu’il est très peu probable qu’une action diplomatique déterminée ou même la punition militaire de cet État puisse dissuader les groupes qui les organisent». Le cas d’Oussama Ben Laden et l’islam fondamentaliste sunnite, que toutes les pistes citées dans les médias désignent comme l’auteur de l’attaque, illustre les difficultés de la guerre que le président Bush veut lancer et gagner au nom du monde entier. Ben Laden, le millionnaire séoudien et «al-Qada», la multinationale terroriste qu’il gère, sont identifiés depuis le milieu des années 90 comme l’ennemi numéro un des États-Unis. Lui et son groupe ont été bombardés aux missiles de croisière, plusieurs de ses fidèles ont été arrêtés et jugés, leur manière d’opérer a été démontée et étudiée. Il est censé faire l’objet de toutes les surveillances possibles et pourtant, il reste apparemment en mesure de frapper. Il n’est pas certain que l’invasion de l’Afghanistan qui, d’Alexandre à l’Empire britannique et à l’Union soviétique, a toujours avalé ses agresseurs, soit une solution. Et le nouvel ennemi dans «la guerre du XXIe siècle» peut avoir ses bases n’importe où en Allemagne, dans la banlieue parisienne ou une école de pilotage aux États-Unis.
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