Rechercher
Rechercher

Actualités - Chronologies

Les querelles entre dirigeants, - un mal institutionnel complexe

On croise les doigts. En priant pour que le nouvel accord entre les présidents tienne bon cette fois. Et que leur dernier conflit soit vraiment le dernier. Car une reprise des hostilités mettrait le pays économique par terre. Mais ce mal chronique de la querellite, à quoi tient-il ? Certainement pas à des considérations d’ordre personnel. Il n’est qu’à voir les photos où ils posent ensemble, détendus, à entendre les bons mots qu’ils échangent, pour comprendre que MM. Lahoud et Hariri n’ont pas d’antipathie l’un pour l’autre. Certainement pas, non plus, à des questions d’intérêt particulier. Car, si d’aventure il en existait de part ou d’autre – soupçon peu plausible étant donné que l’un est d’une abnégation spartiate et l’autre déjà milliardaire –, ces intérêts se situeraient dans des sphères tout à fait éloignées les unes des autres, sans risque de collision. Il en va exactement de même sur le plan des intérêts politiques ponctuels de terrain, électoraux ou autres, chacun évoluant dans un corral séparé. Communautaire ou régional. Alors ? Alors, il ne reste qu’une explication : le malentendu endémique engendré par Taëf quant à la répartition des pouvoirs. Et au rôle des institutions. Il s’agit donc d’un débat des systèmes. Mais ce constat entraîne un corollaire : les frictions, les affrontements engendrent inévitablement des ressentiments. Eux-mêmes attisés par une mentalité générale qui favorise un peu trop les effets d’entraînement. C’est-à-dire que lorsqu’éclate un combat des chefs, ce sont les seconds couteaux, parfois même l’homme de la rue, qui sont les plus difficiles à calmer. Du simple fait que ce pays est composite, c’est un problème de mélange qui se pose. Qui s’est toujours posé. Comme le rappelle un ancien responsable, sous la précédente Constitution, le bras de fer tournait autour de la «participation», entendre musulmane. Alors gommée par les pouvoirs léonins du président de la République maronite. Certes les angles se trouvaient un peu arrondis par des us et coutumes qui privilégiaient le consensus. Ainsi, le chef de l’État, lors d’un changement de cabinet, procédait-il à des consultations parlementaires préalables, pour pressentir et désigner un nouveau chef de gouvernement. Alors qu’il n’y était pas du tout tenu par les textes qui l’autorisaient à nommer une équipe motu proprio et à nommer ensuite un Premier ministre. Il arrivait cependant, dans des situations de tension, que le président de la République ne respectât pas trop les traditions. S’il procédait à des consultations parlementaires, il ne tenait aucun compte de leurs résultats. Et de la sorte, il retournait de fait au pouvoir discrétionnaire de choix que lui concédait la Constitution. Dans le même ordre d’idées, quand un président de la République se sentait à l’aise avec un premier ministrable, il s’entendait avec lui sur la composition du cabinet avant même d’effectuer les consultations parlementaires. Et en général, les décisions étaient dans ces conditions prises le plus souvent en accord entre le chef de l’État et le président du Conseil. Qui cessait, dans ces moments de grâce, d’être le clerc d’office (bach-kâteb) ou le factionnaire de garde (bachi-bouzouk) décrits par Sami el-Solh. Les relations entre les dirigeants étaient donc à l’époque d’ordre météorologique, fluctuant en dents de scie, selon le climat ambiant, du chaud au froid. Avec des périodes tempérées, équilibrées. Taëf a eu la prétention de réguler ces rapports sur des bases moins flottantes, sinon plus objectives. Voulant supprimer le facteur personnel ou individuel, ce pacte a créé un pouvoir collégial, le Conseil des ministres. Chargé de l’exécutif en lieu et place du président de la République. Mais on sait qu’en pratique, il est apparu que la faculté de décision étatique, ainsi étalée pour ne pas dire disloquée, risquait d’être réduite à néant. Ou à tout le moins ralentie, entravée, autant par le nombre des ministres que par leurs divergences. Cette faculté de décision a donc, suivant un mouvement tout naturel, glissé vers la troïka. En principe, cela simplifiait beaucoup les choses. Les présidents devaient en tout cas se consulter les uns les autres avant les séances du Conseil où, de plus, chacun d’eux comptait un quota de fidèles. Mais en fait, comme ils n’étaient pas toujours d’accord entre eux, cet arrangement a provoqué tout au long des années bien plus de problèmes, ou même de crises, qu’il n’en a réglé. Tout cela est connu. Et finalement, les présidents eux-mêmes ont dénoncé la formule de la troïka. Aussi le pouvoir dans son ensemble s’est-il engagé, sous le nouveau régime, à redonner aux textes toute leur force, à refaire du Conseil des ministres le détenteur effectif du pouvoir exécutif, à assurer également la coopération avec les autres institutions, dont la Chambre en tout premier lieu. Pourquoi donc les dérapages, pourquoi la machine s’enraie-t-elle ? Sans doute parce qu’en reniant le système de partage, on y a eu quand même recours. Non plus pour des postes d’influence, mais au niveau des grands volets qui sectionnent la vie publique : le sécuritaire, le social, l’économique, le politique. Sous le prétexte qu’il fallait nécessairement se répartir les tâches, chaque pôle a eu tacitement droit à un domaine réservé. Or, cette méthode a vite démontré ses limites et ses inconvénients, car on ne peut cloisonner des champs d’action qui sont, par la force des choses, étroitement interdépendants. De plus, comme les dirigeants le reconnaissent aujourd’hui, la répartition des dossiers comme s’ils étaient de vulgaires boutiques, est une pure hérésie constitutionnelle. Le pouvoir exécutif ne peut être assumé que par une seule autorité, le Conseil des ministres réuni. Et, bien évidemment, le pouvoir législatif ne peut être exercé que par une seule autorité, l’Assemblée nationale également réunie. Et c’est, toujours constitutionnellement, à la présidence de la République qu’il appartient de lier la sauce, d’harmoniser le rendement des institutions. Pour en revenir à l’actualité et à la Constitution, on constate que les présidents Lahoud et Hariri se sont justement entendus pour réhabiliter les institutions, en veillant à ce qu’il n’y ait pas d’empiètements. Mais une question vient tout de suite à l’esprit : quelle est donc la partie qui a débordé, qui a abusé, pour qu’un tel rappel à l’ordre par les deux présidents soit devenu nécessaire ? Et si cette partie échappe à l’autorité du Conseil des ministres, si elle agit à l’insu des dirigeants, si elle est de fait assez puissante pour cela, comment l’empêcher de récidiver ? Dans les faits, il se répète que le ministre de la Défense, M. Khalil Hraoui, avait été préalablement informé des arrestations. Mais on ne lui aurait pas précisé qu’il s’agissait de rafles aussi massives, d’une opération aussi importante. Il a donc pu penser qu’il s’agissait d’un simple travail de routine. Il était en tout cas absent quand le mouvement s’est produit. Son intérimaire, le ministre de l’Intérieur, M. Élias Murr, a expliqué au Conseil des ministres les motifs des arrestations. Pour affirmer dans un communiqué ultérieur que l’armée avait exécuté une décision du Conseil des ministres. Il reste que les rafles du 7 août, le pouvoir exécutif en tant que tel n’en avait pas été informé. Et les dirigeants concernés s’en sont plaints publiquement. Cependant, l’ancien responsable cité pense pour sa part qu’au fond le problème réside moins dans les pratiques fantaisistes à l’égard des institutions que dans les esprits. À son avis, quand les pôles du pouvoir sont animés de bonnes intentions les uns envers les autres, cela devrait marcher et les dérives éventuelles peuvent être facilement amorties, ou corrigées. Un point de vue pertinent certes, dans la mesure où le pouvoir reste exercé par des hommes, qui ont leurs penchants ou leurs vues personnelles, et non par des machines. Il n’en reste pas moins que ce facteur, qui n’est pas contrôlable, doit être encadré par des textes à la hauteur. Qui cesseraient de baigner dans le flou.
On croise les doigts. En priant pour que le nouvel accord entre les présidents tienne bon cette fois. Et que leur dernier conflit soit vraiment le dernier. Car une reprise des hostilités mettrait le pays économique par terre. Mais ce mal chronique de la querellite, à quoi tient-il ? Certainement pas à des considérations d’ordre personnel. Il n’est qu’à voir les photos où ils posent ensemble, détendus, à entendre les bons mots qu’ils échangent, pour comprendre que MM. Lahoud et Hariri n’ont pas d’antipathie l’un pour l’autre. Certainement pas, non plus, à des questions d’intérêt particulier. Car, si d’aventure il en existait de part ou d’autre – soupçon peu plausible étant donné que l’un est d’une abnégation spartiate et l’autre déjà milliardaire –, ces intérêts se situeraient dans des...