«Parfois, avant de quitter la maison, je prépare le dîner et j’organise tout, au cas où je ne rentrerais pas», affirme Nimor Ben Siman Tov, 27 ans, mère de deux enfants. Nimor travaille dans la boulangerie familiale, au marché juif de Mahané Yehouda, un des plus fréquentés de Jérusalem, une cible idéale pour les attentats-suicide, comme celui qui a visé le 9 août une pizzeria à quelques centaines de mètres. «On ne devrait pas être obligé de vivre comme cela, en se demandant si on va être de retour à la maison pour attendre les enfants qui rentrent de l’école», dit-elle. Elle se souvient de la mort d’un employé de la boulangerie lors d’un attentat-suicide sur le marché en 1997. «Ce jour-là, je n’étais pas là parce que mon fils était à l’hôpital, mais ma famille et mes amis s’y trouvaient. Les lignes téléphoniques étaient coupées, et il m’a fallu deux ou trois heures pour savoir si tout le monde allait bien, les trois heures les plus longues de ma vie», affirme-t-elle. Les enfants de Nimor sont âgés de quatre et six ans, et sa plus grande peur est de les voir grandir dans une ville en état de siège. «Je suis très heureuse que mes enfants soient jeunes. Je peux m’occuper d’eux, ils sont toujours dans mes jambes. Mais quand ils auront 16 ou 17 ans, ils voudront sortir et aller en discothèque, je ne pourrai pas les en empêcher», s’attriste-t-elle. Yehoudit Brown, elle, n’allume pas la télévision devant sa fille, 7 ans, qu’elle tient par la main en passant devant les restes de la pizzeria où 16 personnes, dont le kamikaze du Hamas, ont trouvé la mort le 9 août. Mme Brown ne veut pas que sa fille voit des images susceptibles de la choquer. «Le fils d’une amie se réveille toutes les nuits en criant à cause des cauchemars qu’il fait. Je ne veux pas que ma fille vive comme cela», raconte-t-elle. Mme Brown, qui vit à Talpiot, un quartier à 15 minutes du centre de Jérusalem, ne se rend désormais en ville que lorsque c’est vraiment nécessaire. «Aujourd’hui, je dois aller chez le médecin, sans quoi je ne serais pas ici, j’ai trop peur», explique-t-elle. Bien que l’on soit au cœur de la saison estivale à Jérusalem, l’activité tourne au ralenti. Les cafés du centre-ville, autrefois les plus animés et bondés de touristes, se sont vidés. Rafi Finsti, 55 ans, possède une sandwicherie sur la rue piétonnière Ben Yehouda depuis 18 ans et, selon lui, les commerçants ont vu leur activité chuter de 80 % depuis le début de l’intifada, il y a dix mois. «L’année dernière, il y avait tellement de monde ici que vous ne le remarquiez même pas», lance-t-il, en montrant un homme à barbe blanche, clamant à qui veut l’entendre qu’il est Jésus. «Maintenant, on l’écoute tous les jours dire les mêmes choses», s’exaspère-t-il, assis sur sa terrasse, parfois jusqu’à 14 heures par jour, alors qu’il avait l’habitude de voir les gens faire la queue pour y trouver une place assise. «Ce n’est quand même pas la jungle ici. La vie est toujours agréable. Je reste assis avec mes amis à parler de politique ou de femmes. La vie suit son cours», affirme-t-il, résigné.
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