Le livre électronique est-il un livre... ou un objet entièrement différent, échappant du même coup à la mainmise des maisons d’édition ? Cette question, avec pour enjeu le contrôle des droits d’auteur, a déclenché aux États-Unis une bataille judiciaire qui promet d’être longue et n’est pas sans rappeler le procès intenté l’an dernier par les maisons de disque au site de musique en ligne Napster. D’un côté, RosettaBooks, un jeune site Internet proposant des classiques de la littérature en version numérique. Rosetta a le soutien des 8 000 membres de la Guilde des auteurs et d’une association regroupant les agents des écrivains, l’AAR (Association of Author Representatives). De l’autre, le géant Random House, premier éditeur du monde en langue anglaise, filiale du groupe Bertelsmann, appuyé par quatre autres grandes maisons d’édition. Le conflit est né en février lors du lancement du site RosettaBooks.com, sur lequel les internautes peuvent télécharger une centaine de titres dont huit classiques édités par Random House et signés par Kurt Vonnegut Jr, William Styron et Robert B. Parker. Rosetta a obtenu directement des auteurs, sans passer par leur éditeur, les droits de publication électronique. Random House a immédiatement attaqué le site en justice pour non-respect de la législation sur le droit d’auteur, demandant en référé l’interdiction de la publication numérique des textes. L’éditeur estime en substance que son contrat avec les auteurs, qui porte sur «l’impression, la publication et la vente sous forme de livre» des œuvres, couvre également les éditions électroniques. En juillet, le juge fédéral new-yorkais Sydney Stein a rejeté la demande de Random House, qui a fait appel. Selon certains professionnels, ce procès – le premier du genre – pourrait bien aller jusqu’à la Cour suprême. Jusqu’ici, cette bataille judiciaire a surtout suscité une publicité inespérée pour les auteurs. «Le procès a attiré plus d’attention sur “Vonnegut” et “Styron” qu’ils n’en avaient obtenu au cours des 25 dernières années – l’essentiel des bénéfices allant dans la poche des éditeurs traditionnels», a déclaré le directeur général de RosettaBooks, Arthur Klebanoff. L’enjeu est de taille : selon Klebanoff, le marché des rééditions de classiques ou d’ouvrages anciens («backlist books») représente aux États-Unis quelque 10 milliards de dollars, et près de 40 % du chiffre d’affaires de certains éditeurs. Certes, reconnaît-il, les ventes de RosettaBooks sont pour l’instant «modestes», mais elles pourraient croître spectaculairement dans un proche avenir, lorsque les appareils mobiles – ordinateurs portables, assistants personnels – seront livrés avec des logiciels spéciaux permettant de lire ces ouvrages. «À Noël 2000, moins de 500 000 machines étaient équipées de ces logiciels. Mais pour Noël 2001, nous estimons qu’il y en aura probablement 7,5 millions – et plus de 25 millions d’ici à Noël 2002», explique Klebanoff. Random House, s’il mène la bataille contre Rosetta, n’est pas pour autant un adversaire du livre électronique. Lorsque l’auteur à succès Stephen King a lancé le premier avertissement, en publiant directement l’an dernier sur Internet son roman Riding the Bullet, le groupe a compris comme ses concurrents l’importance de l’enjeu et lancé son propre site de téléchargement de livres numériques (www.AtRandom.com), sur lequel on peut trouver plusieurs centaines d’œuvres.
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