Le Japon était très présent cette année à Cannes, avec notamment trois films en compétition, et l’on pouvait s’attendre à ce qu’une représentation aussi forte atteste d’une production exceptionnelle, or ce n’est pas le cas. Un glorieux ancien, un représentant de la génération montante et un nouveau venu : l’idée de résumer ainsi toute la gamme des cinéastes nippons n’était pas mauvaise si la qualité avait suivi. Il est surtout dommage que des trois, ç’aura été le doyen – Shohei Imamura (74 ans) – qui aura montré l’œuvre la plus originale et la plus vivifiante. De l’eau tiède sous un pont rouge : le titre à lui seul est déjà tout un programme. Près de ce pont rouge, se trouve une maison isolée. Il y a aussi des pêcheurs qui regardent l’eau s’écouler comme le temps. Souvent y passe un coureur africain, un étudiant, qui s’entraîne au marathon pour l’université où il est inscrit, poursuivi par son entraîneur revêche à bicyclette. Un petit monde coloré qui s’agite autour de son clocher – de son temple shinto plutôt – et rappelle celui de L’anguille, qui reçut la Palme d’or à Cannes en 1997. Dans cette maison, vit avec sa mère une femme (Misa Shimizu) qui prépare de petits gâteaux. L’eau que sécrète en abondance cette femme, selon l’intensité du plaisir charnel qu’elle reçoit, attire les poissons et fait s’épanouir les fleurs. Ce plaisir, c’est un chômeur (la star japonaise Koji Yakusho) qui le lui procurera, alors qu’il était venu dans la maison récupérer un bouddha d’or volé par un vieux vagabond qui fut l’amant de la mère. Hymne à l’amour Étrangeté de l’histoire et hymne à l’amour tout à la fois, cette eau tiède rassure encore sur la capacité du cinéma à proposer du jamais-vu. Imamura est semblable au Titien qui, dans ses derniers jours, peignait des œuvres à la gloire d’une jeunesse élyséenne. Mais il a fait mieux et on émerge de cette eau content, mais pas émerveillé. Ses compatriotes plus jeunes n’ont pas atteint son degré de sérénité. C’est le Japon contemporain mais dans ce qu’il a de plus traumatisant qui les intéresse. Ce qui en soi n’est pas blâmable. Kore-Eda Hirokazu est venu à Cannes avec Distance, son troisième long métrage. La secte Aum est encore bien présente dans les esprits nippons semble-t-il. Quatre amis se retrouvent en un endroit retiré pour honorer la mémoire de proches disparus, disciples d’une secte, dont les responsables avaient décidé d’en finir dans un massacre collectif. Sur les lieux, ils retrouvent un ancien adepte et le vol de leur voiture va obliger les quatre pèlerins et l’ex-sectaire à passer une nuit ensemble et à faire leur examen de conscience et du souvenir dans une ancienne habitation de la secte. Le propos est intéressant et la mise en scène à l’économie est parfois très bien adaptée mais il demeure qu’on ressort de la salle de projection avec l’impression d’avoir vu un film simplement intéressant, ni plus ni moins. Shinji Aoyama était déjà à Cannes l’an passé avec Eureka, étrange histoire de destins croisés d’adultes et d’enfants avec pour catalyseur une dramatique prise d’otages. Très long, Eureka tenait néanmoins la distance avec son somptueux noir et blanc et sa mise en scène qui procurait à l’image du souffle et un sens certain de l’espace. Desert Moon, présenté cette année en compétition, est, comme Distance, un essai sur le thème de la famille et des crises qu’elle traverse, sujet surexploité du 54e Festival de Cannes s’il en fut. Desert Moon est un pamphlet sans grande énergie. Y sont condamnés en vrac l’éclatement de la famille, la démission parentale, le culte exacerbé de l’argent. Ce culte a amené un chef d’entreprise, fondateur de sa propre société d’informatique, à se préoccuper plus de cotation en Bourse – avec les désagréments afférents à la chose ces derniers temps – que de sa famille. Au point que son épouse, après une passade avec un jeune homme vénal, part avec sa fille dans la maison de campagne pour entamer une vie à deux avec sa petite fille, au milieu des poules. Jeunes hommes dépourvus de père, ou qu’ils abattent si ledit pater familias est encore de ce monde, épouse délaissée qui veut donner un sens à sa vie (et qui hallucine ses parents à intervalles réguliers), homme d’affaires qui n’existe plus sans argent. C’est un Japon en pleine décomposition que Aoyama donne à voir et son remède paraît être le retour à certaines valeurs ancestrales. Sur le plan littéraire, Yukio Mishima avait préparé le terrain bien des années auparavant. Là encore, le propos est intéressant mais une mise en scène étriquée vient tout gâcher. En définitive, les bonnes intentions une nouvelle fois n’ont pas suffi à faire des films marquants et leurs auteurs ont choisi d’oublier que la forme de ce que l’on a à dire est au moins aussi importante que le fond. À trop vouloir être respectueux et à traquer toute trace suspecte de racolage par la mise en scène, ils ont fini par produire des œuvres qui retiennent l’attention mais seulement quelque temps, avant de devenir franchement ennuyeuses.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Le Japon était très présent cette année à Cannes, avec notamment trois films en compétition, et l’on pouvait s’attendre à ce qu’une représentation aussi forte atteste d’une production exceptionnelle, or ce n’est pas le cas. Un glorieux ancien, un représentant de la génération montante et un nouveau venu : l’idée de résumer ainsi toute la gamme des cinéastes nippons n’était pas mauvaise si la qualité avait suivi. Il est surtout dommage que des trois, ç’aura été le doyen – Shohei Imamura (74 ans) – qui aura montré l’œuvre la plus originale et la plus vivifiante. De l’eau tiède sous un pont rouge : le titre à lui seul est déjà tout un programme. Près de ce pont rouge, se trouve une maison isolée. Il y a aussi des pêcheurs qui regardent l’eau s’écouler comme le temps. Souvent y passe...