L’affaire du «touriste de l’espace» Dennis Tito a révélé l’ampleur des dissensions entre Washington et Moscou dans le domaine de la coopération spatiale, un schisme qui survient en plein assemblage de Station spatiale internationale (ISS) et qui n’augure rien de bon pour l’avenir du tourisme spatial. La Nasa et les autres agences spatiales partenaires (Europe, Canada, Japon) avaient affiché leur opposition au séjour du millionnaire californien à bord du complexe orbital, invoquant des raisons de sécurité ou une date jugée inopportune. Moscou, en mal de gros sous, a fait fi de ces objections : les 20 millions de dollars payés par ce premier «touriste de l’espace» représentent presque 15 % du budget annuel de Rosaviakosmos, l’agence spatiale russe. Mais des mois d’échanges acrimonieux et ce que les Américains ont perçu comme un chantage inacceptable de la part des Russes risquent fort de laisser des traces, avertissent des spécialistes. L’affaire Tito n’est-elle qu’une simple querelle de ménage ou le prélude à un divorce ? «Tout dépendra de l’attitude des Russes et de savoir s’ils vont recommencer», pense John Logsdon, directeur de l’Institut de politique spatiale, à l’Université George Washington. «Soit il s’agit d’un conflit inévitable au sein d’une relation à long terme qui reste fructueuse : après un temps, tout sera oublié et on ira de l’avant au nom des intérêts en commun. Soit cela va dégénérer et se terminer par une rupture», prédit-il. Les Américains ont mal supporté d’être ainsi mis devant le fait accompli. Résumant le sentiment outre-Atlantique, un responsable du Congrès cité par le Washington Post sous couvert de l’anonymat estimait récemment que «l’incident Tito» allait remettre en cause la «sécurité du projet ISS et soulever des questions pour l’avenir. La Nasa a eu un peu l’impression d’avoir un revolver pointé sur la tempe», ajoutait-il. Dans une lettre peu amène au patron de la Nasa, le président de la commission sénatoriale qui contrôle le budget de l’Agence spatiale, Christopher Bond, lui a demandé des explications sur les raisons de cette «capitulation» face aux Russes. Les États-Unis ont d’autant plus mal avalé la couleuvre Tito qu’ils contribuent à hauteur d’environ 70 % à 75 % au budget de construction de l’ISS, dont le coût total s’élève entre 60 et 100 milliards de dollars, selon les estimations. «Il y a quelque chose de profondément offensant à laisser des gens ayant des millions à dépenser se balader sur des vaisseaux spatiaux construits avec les millions de dollars de l’argent public», déplorait récemment dans un éditorial le Washington Post. La controverse a posé au grand jour une des questions non résolues au sein du partenariat des 16 pays associés au projet : qui contrôle la Station spatiale internationale ? Personne, en réalité. C’est là tout le problème : aucun des partenaires n’avait prévu l’hypothèse d’un «touriste payant». Moscou a en tout cas montré qu’elle pouvait faire ce que bon lui semblait, en violation des protocoles internationaux prévoyant une gestion par consensus. Cette désinvolture pourrait bien conduire Américains et Européens à réduire leur dépendance vis-à-vis des Russes, estime John Logsdon. «Ils pourraient décider de mettre au point un vaisseau d’évacuation de secours et de ravitaillement, ce qui ne les ferait plus dépendre des Soyouz russes. Et je sais que la Nasa et l’Agence spatiale européenne (ESA) ont entamé des pourparlers qui pourraient déboucher sur ce type de décision», confie-t-il. L’épisode Tito, quelle qu’en soit l’issue, restera dans les annales. «C’est un petit pas pour Dennis Tito et un pas de géant pour le tourisme spatial», n’hésite pas à dire un expert au site spécialisé Space.com, Fred Abatermarco. Mais pour John Logsdon, la controverse est un désastre pour l’avenir du tourisme spatial. «Il ne pouvait y avoir de pire précédent», estime-t-il.
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