L’épizootie de fièvre aphteuse, en Grande-Bretagne, illustre les fragilités d’une agriculture intensive et ouverte au commerce international tout entière orientée vers la production au moindre coût, soulignent plusieurs experts britanniques. Des animaux élevés en masse dans des exploitations géantes, transportés sur des centaines de kilomètres pour être abattus, des frontières largement ouvertes aux importations : autant de conditions favorables à la propagation d’un virus. «Si un fou imaginait un système de production alimentaire destiné à semer le chaos chez les éleveurs et à exposer les consommateurs aux plus grands risques possibles, il ne pourrait pas trouver mieux que le système actuel», assure Colin Tudge, expert à la London School of Economics. Le Premier ministre britannique Tony Blair a d’ailleurs reconnu qu’une fois passée la crise provoquée par l’épizootie de la fièvre aphteuse, il faudra choisir «le type de production agricole» que la Grande-Bretagne souhaite «encourager», «intensif ou pas». Les autorités britanniques estiment que le virus de la fièvre aphteuse, d’origine asiatique, a été probablement importé, peut-être dans une cargaison clandestine. La maladie a pris souche début février dans une ferme du comté de Northumberland (nord), d’où elle s’est propagée à au moins une trentaine d’exploitations, véhiculée par les transports d’animaux d’un bout à l’autre du Royaume-Uni. Moins de 400 abattoirs débitent aujourd’hui la viande, un millier d’autres ayant disparu lors de la décennie écoulée. Le phénomène de concentration a bouleversé tout le paysage agricole, en Grande-Bretagne peut-être plus encore que dans le reste de l’Europe occidentale. Une ferme sur deux a disparu en trente ans et il n’en reste plus que 168 000 dans le pays aujourd’hui. Or, l’élevage et le transport en masse des animaux aggravent les risques de contagion, certains experts citant également le stress qui fragilise le cheptel et l’expose d’autant plus aux virus. En aval de la chaîne de production, le marché de détail est dominé par cinq grands groupes de supermarchés, qui achètent au plus bas prix dans tout le pays et de plus en plus à l’étranger. La logique du «Big is Beautiful», qui participe de la course au moindre coût engagée dans tous les secteurs, bénéficie in fine au consommateur : le coût du panier de la ménagère britannique a baissé de 9 % entre 1989 et 1998, selon une étude gouvernementale. Mais la médaille a son revers. Sans même évoquer le drame humain des 42 000 fermiers contraints d’abandonner leur travail en deux ans, c’est tout le système de production qui fonctionne à flux tendus, avec le risque de voir la maladie de la vache folle hier, la fièvre aphteuse aujourd’hui, se propager comme traînée de poudre. «Des sociétés toujours plus grosses, des fermes toujours plus grandes, toujours davantage de pression sur les fermiers pour qu’ils produisent plus et pour moins cher : tout cela a contribué à la rapide extension du virus de la fièvre aphteuse», estime Tim Lang, professeur de politique alimentaire à Thames Valley University. M. Lang ajoute que «la seule bonne chose qui pourrait émerger de cette crise» serait une prise de conscience de la nécessité d’une réforme de la Politique agricole commune (PAC). «Nous avons besoin d’une réforme rapide de la PAC. Je crois que cette nouvelle maladie (de fièvre aphteuse) va accélérer ces changements», a renchéri le ministre britannique de l’Environnement Michael Meacher. Mais d’autres experts sont sceptiques quant à une réforme fondamentale de la PAC. «Les consommateurs demandent de la nourriture bon marché, et nous avons un système qui en produit. Mais beaucoup de ces aliments produits de façon industrielle sont plus sûrs et plus sains que l’agriculture biologique», assure François Ortalo-Magne, un expert à la London School of Economics.
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