Pendant des siècles, les chasseurs de têtes dayaks ont été lésés et dépossédés par des étrangers ; aujourd’hui, cette redoutable peuplade de l’archipel indonésien prend en quelque sorte sa revanche en passant à l’offensive, les armes à la main. Mais leur cible – les petits colons venus de l’île voisine de Madura – semble jouer plus le rôle de boucs émissaires que de véritables méchants. Les Dayaks – terme générique désignant en fait plus de 200 groupes ethniques indigènes – ont tué la semaine passée quelque 400 Madurais lorsque les tensions longtemps sous-jacentes ont dégénéré en massacres dans les montagnes du Kalimantan-Centre, sur l’île de Bornéo. Toutefois, l’origine de cet accès de violence est plus à rechercher dans l’extrême pauvreté et les expropriations que dans une haine à caractère purement ethnique. «Les Dayaks sont des gens simples et honnêtes qui sont devenus la proie des commerçants chinois qui les ont sans cesse volés et dépossédés», notait déjà au milieu du XIXe siècle le naturaliste Andrew Wallace. Depuis, la situation de cette peuplade n’a fait que de se détériorer. Dans l’Indonésie moderne, le gouvernement central de Djakarta a continué à dépouiller les anciens chasseurs de têtes, en expropriant leurs terres ancestrales et en favorisant l’implantation de centaines de milliers d’immigrants débarqués par bateaux entiers. La grande majorité de ces nouveaux venus proviennent de la petie île de Madura, connue pour son aridité et située au large de Java-Est. Les Madurais ont une réputation de guerriers farouches au tempérament explosif, à l’opposé des Dayaks, traditionnellement plus réservés et résignés. Frustrations «Les Dayaks sont très gentils et tolérants, et adorent dire “oui”», assure Sarosa Hamongpranoto, sociologue à l’université Mulawarman du Kalimantan-Est. «Mais ils peuvent se mettre dans une colère noire si l’on bafoue constamment leur amour-propre». Une fois provoqués, les Dayaks se révèlent des êtres redoutables, capables de revenir à leur tradition de chasseurs de têtes officiellement abandonnée dans les années 50. On murmure même que ces guerriers vont parfois jusqu’à arracher le cœur de leurs victimes. «D’une certaine manière, ils sont en train de revenir à leurs origines premières», explique Hamongpranoto. «Le simple fait qu’ils aient de nouveau recours à ce genre de pratiques témoigne de l’ampleur et de la gravité de la situation. C’est, en quelque sorte, le point d’orgue d’un conflit ancien et aux origines complexes». Même les Madurais, qui souvent terrorisent le reste des Javanais, sont impressionnés par la terrible réputation des Dayaks en colère. Aux dires de réfugiés fuyant les dernières violences, les chasseurs dayaks seraient ainsi capables de «sentir» qui est Madurais et qui ne l’est pas. Ces dernières décennies, les Dayaks ont vu leurs terres accaparées par des plantations, l’exploitation du bois et des minerais tandis que les Javanais dominent l’administration. Ils se sont donc retrouvés au bas de l’échelle sociale et économique, aux côtés des infortunés Madurais. Ces derniers constituent d’ailleurs une proie facile pour le ressentiment des Dayaks du fait qu’ils sont en grande partie privés de tout pouvoir et que leur rôle de marchands à l’étal les rend plus «visibles», donc vulnérables. Les différences confessionnelles ne font qu’aggraver le fossé et alimenter l’animosité et les frustrations. Les Madurais sont musulmans tandis que la majorité des Dayaks ont conservé leurs anciennes traditions kaharingan, qui mélangent pratiques animistes et culte des ancêtres.
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