Monsieur Liger-Belair se retrouve dans ses bureaux des Jardins de Tabaris, exécutés par lui-même et ses «architectes associés» et complices, Jean-Pierre Mégarbané et Georges Khayat. Il réfléchit, il rêve. Encore un de ces voyages qui l’emmènent au plus loin de soi et des autres, individus, pays, architectures. Rêve-t-il donc en noir et blanc, tel qu’il apparaît, souvent, «la plupart du temps » ? Noir comme sa tenue de ville, veste col Mao et pantalon noirs qui affichent une rigueur et une sérénité conquises ; et blanc comme sa coiffure, comme sa barbe, qui ajoutent au tableau un zeste de folie, de bonheur sans doute et qui soulignent en chœur un regard bleu de ciel, un regard vif et curieux à la recherche de sa ligne – infinie – d’horizon. Sur l’échiquier de sa vie qu’il construirait sans doute en béton, tant il aime cette matière «claire et franche», il pourrait à la fois être le roi, la tour, le fou ou encore le cheval avide de liberté. Un sacré Charlemagne qui aurait eu l’idée folle, un jour, d’inventer des écoles, des églises, des maisons, des architectures qui parlent son langage simple, dès les premiers mots énoncés, esquissés. Le provisoire qui dure «Ma barbe ? Je ne suis pas né avec, mais presque ! Si je devais la raser, on ne me reconnaîtrait plus. Et moi d’abord ! ». Sans doute a-t-il cultivé sa barbe au gré des saisons, des années passées, tout comme cette sérénité dont il avoue, enfin et prudemment : «Je pense que je suis plutôt serein et optimiste de nature. Je me demande même si je ne suis pas un petit peu insouciant, je n’arrive pas à prendre les choses au tragique», affichant un de ses sourires furtifs mais vrais. «Je relativise les choses. Je suis un nomade dans ma tête, même si je suis sédentarisé. J’ai appris à donner de l’importance à tout ce qui est provisoire. Je vis dans le provisoire». Un provisoire qui aura duré quarante ans et qui continue de durer, de surprendre ce Franco-Belge, enfin naturalisé libanais. Quarante ans de vie au Liban et, pourtant, «pas un mot d’arabe, à ma grande honte ! » ; toutes ces années et encore, pour beaucoup, de la difficulté à écrire ou épeler son nom correctement. Il aura tout vu, tout entendu, devenant ainsi, à sa grande surprise, Jack Ligieh Blair, Jacques Lee Gibelert, Jacques Lijebelair ou encore Jacques Belair Belair ! Quarante ans plus tôt, Jacques Liger-Belair débarquait au Liban, escale provisoire d’un long voyage où le jeune diplômé en architecture avait mis les voiles, largué les amarres, vagabondant sur les routes de Grèce, de Turquie et d’Iran, pour une destination, l’Inde et Le Corbusier. «Je partais à la découverte d’architectures passionnantes, mais surtout de gens, de villages, des cultures primitives où peuples, territoires et géographie se mêlent pour créer une manière d’être, de se vêtir, de manger, de vivre. L’architecture rassemble et traduit beaucoup de ces choses. Le voyage devenait ainsi plus important que le but». Le voyageur sans bagages s’égare donc un moment au Liban, participe à un concours d’architecture et le remporte, prend femme et gagne une «petite réputation». «Mon premier séjour libanais remonte au début du mandat de Chehab. Le pays recommençait à prospérer». Son premier projet, surprenant de modernité, le jardin d’enfant du Collège Notre-Dame de Nazareth, «je garde une grande reconnaissance à mère Patou qui s’est battue pour imposer le jeune architecte que j’étais», sera suivi par la chapelle du même établissement, qu’il dépouillera de ses artifices, l’habillant de pureté et de simplicité. «J’avais envie d’avoir un lieu de recueillement, un lieu sacré qui le soit même pour un non-croyant. J’aime le dépouillement en général, surtout pour l’architecture sacrée. On me dit souvent que je construis des temples protestants, pas des églises. Pour moi, ce sont des chapelles avec des ambiances sacrées». Avec ces deux réalisations, Liger-Belair se fait un nom, malgré les nombreuses fautes d’orthographe, et une réputation. La chapelle du monastère de l’Unité de Yarzé constituera un nouveau défi remporté sur le passé et les traditions. Seul jusqu’en 72, il constitue alors des équipes pour des projets plus importants. En 1980, il fonde avec son premier associé, Jean-Pierre Mégarbané, l’Atelier des architectes associés, rejoints plus tard par Georges Khayat, «la troisième génération». «Je me félicite du fond du cœur d’avoir fait un groupe avec ces personnes talentueuses qui possèdent de grandes qualités humaines», tient-il à souligner. AAA, qui peut se dire sur tous les tons sans craindre les erreurs d’orthographe, concrétisera de nombreux projets, des écoles, les différents collèges des Saints-Cœurs, Kfarhbab, Aïn Najem, Machghara, Zahlé, Hadath et actuellement Sioufi, le Collège protestant ainsi que le centre sportif du collège Notre-Dame de Jamhour. «J’aime l’architecture éducative ; de manière inconsciente, il faut qu’elle soit éducatrice. Il ne faut jamais faire semblant en architecture. Pas de mensonges, sinon les enfants n’apprendront jamais la vérité des choses». «Nous avons également travaillé sur des projets de maisons remises en état, poursuit-il, ainsi que des projets en rapport avec la rénovation du patrimoine mais avec une optique contemporaine, comme l’hôtel Albergo. Nous ne sommes pas des restaurateurs mais des rénovateurs qui utilisons le patrimoine en récupérant cet héritage avec respect et liberté pour le réintroduire dans le monde actuel». Monsieur Liger-Belair quitte un moment le «nous» pour revenir à lui, et la deuxième publication de son ouvrage L’habitation au Liban, édité en 1965, «l’histoire de notre tradition fertile et plusieurs fois millénaire et aussi les interrogations que suscite le rapport de cette tradition avec le monde actuel». Sa passion déclarée pour le béton le ferait encore parler des heures, mais il est temps pour lui de rejoindre les coins d’ombre qu’il a créés, comme pour mieux s’y installer. Pas de risques de s’y perdre, avec ces yeux-là, monsieur Liger-Belair voit tout, même en pleine obscurité.
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