L’un est grand, mince, au profil d’oiseau de proie, teinté de mélancolie, parfois abattu. L’autre est petit, bedonnant, avec une moustache et des habits ocres tirant sur les couleurs terre. On l’imagine l’âme légère, porté sur le rire et la bonne chère. Abdel Basset Ali al-Megrahi, 48 ans, et al-Amine Khalifa Fhimah, 44 ans, les deux accusés libyens du procès Lockerbie, évoquent Don Quichotte et Sancho Pança transplantés dans la Jamahiriya du colonel Kadhafi. Leur procès a montré que malgré son idéologie égalitaire et sa «révolution culturelle», le régime libyen a laissé subsister de solides distinctions, sinon des abîmes, entre les classes sociales. Al-Megrahi a voyagé, il est éduqué, parle l’anglais avec aisance. Toujours vêtu d’une longue tunique traditionnelle libyenne, immaculée, c’est un homme de l’establishment libyen. Lorsqu’il reçoit, dans une spacieuse résidence de Tripoli, le journaliste américain Pierre Salinger, venu l’interviewer en novembre 1991, après que l’acte d’accusation eut été rendu public, il parle de «ses gens» («my people») pour désigner sa maisonnée, famille et gens de maison rassemblés dans un même clan. Il se dit étonné d’être désigné par les Américains comme un important responsable du JSO, les services secrets libyens. Dans son milieu, explique-t-il, ce genre d’activités n’est pas convenable. Sa carrière est apparemment brillante: chef de la sécurité des lignes aériennes libyennes, il a également été le directeur du centre des études stratégiques de Tripoli. Mais aux yeux des enquêteurs, ces fonctions ne sont qu’une couverture pour ses véritables activités au sein du JSO. Al-Amine Khalifa Fhimah exerçait, lui, les fonctions de gérant des lignes aériennes libyennes à l’aéroport de Malte. Au moment de l’attentat, il projetait de créer à Malte, plaque tournante des intérêts libyens, une petite société de tourisme Medtour, avec un partenaire maltais. Lorsqu’il reçoit Pierre Salinger, il parle maladroitement, avec l’assistance d’un interprète. La chambre est étroite, les murs pas très nets. On croit entendre des chamailleries d’enfants en bruits de fond. S’il était espion, il y mettait une désinvolture frisant le comique. Un agent double libyen, travaillant pour la CIA, a raconté au procès comment Fhimah avait un jour ouvert son tiroir, dans son bureau de l’aéroport de Malte, pour lui montrer 10 kg de TNT, stockés là pendant des mois. Si al-Megrahi et Fhimah n’étaient pas égaux sur l’échelle sociale, ils ne le sont pas non plus dans l’acte d’accusation. Les éléments de preuve pesant sur al-Megrahi sont beaucoup plus lourds, concordants et précis que ceux pesant contre Fhimah. C’est al-Megrahi qui aurait négocié l’achat des minuteurs électroniques MST-13 dont l’un a activé la bombe. C’est lui également, toujours selon l’accusation, qui aurait acheté les vêtements ayant servi à entourer la bombe. Contre Fhimah, l’accusation a pu retenir, principalement, une annotation dans son agenda : «Retirer des étiquettes d’Air Malta» suivie de «OK».
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats L’un est grand, mince, au profil d’oiseau de proie, teinté de mélancolie, parfois abattu. L’autre est petit, bedonnant, avec une moustache et des habits ocres tirant sur les couleurs terre. On l’imagine l’âme légère, porté sur le rire et la bonne chère. Abdel Basset Ali al-Megrahi, 48 ans, et al-Amine Khalifa Fhimah, 44 ans, les deux accusés libyens du procès Lockerbie, évoquent Don Quichotte et Sancho Pança transplantés dans la Jamahiriya du colonel Kadhafi. Leur procès a montré que malgré son idéologie égalitaire et sa «révolution culturelle», le régime libyen a laissé subsister de solides distinctions, sinon des abîmes, entre les classes sociales. Al-Megrahi a voyagé, il est éduqué, parle l’anglais avec aisance. Toujours vêtu d’une longue tunique traditionnelle libyenne, immaculée, c’est un...