Progrès technologiques et industriels, rayonnement d’un empire sans égal, bouleversement des mentalités : l’Angleterre puissante et orgueilleuse de la reine Victoria a largement contribué à façonner la Grande-Bretagne actuelle. «Le monde victorien est d’une extraordinaire modernité», résume le Pr John Mackenzie, qui enseigne l’histoire britannique à l’Université de Lancaster (nord-ouest de l’Angleterre). Le règne de Victoria, le plus long de l’histoire britannique (1837-1901), fut notamment marqué par des «progrès stupéfiants dans le domaine technologique», souligne-t-il : les bateaux à vapeur furent perfectionnés, un véritable réseau de chemins de fer mis en place, le métro de Londres percé. L’Angleterre maîtrisait les techniques de construction les plus avancées. «À la fin du XIXe siècle, les trains pouvaient rouler à plus de 160 km/h», s’enthousiasme-t-il. C’est à cette époque que l’Angleterre, grande nation d’inventeurs, conçut la première turbine, ancêtre des avions à réaction. Le développement du télégraphe allait bouleverser la donne économique : investisseurs et capitaines d’industrie communiquent directement de part et d’autre de l’Atlantique, les premiers fonds d’investissement voient le jour, avec eux les prémices de la mondialisation. «À la fin du règne de Victoria, nous avons véritablement un capitalisme moderne tel que nous le connaissons de nos jours», explique l’enseignant. Aujourd’hui encore, de nombreux domaines comme les transports, le système sanitaire, les loisirs, la poste ou l’éducation sont redevables de l’époque victorienne, explique pour sa part Suzanne Cooper. Le sens de la communauté Mme Cooper a contribué à organiser une exposition qui s’ouvrira le 5 avril prochain au musée Victoria et Albert de Londres, sur le thème : «L’invention d’une nouvelle Grande-Bretagne : la vision victorienne». «Il y avait à l’époque six tournées postales par jour, rappelle-t-elle, et le système ferroviaire fonctionnait», un souvenir de nature à provoquer quelque nostalgie chez le voyageur britannique du XXIe siècle. L’empire tant décrié a selon elle donné aux Britanniques le «sens de la communauté» qui a permis la naissance du Commonwealth. L’éducation devint obligatoire en 1870 et «les Victoriens furent alors l’un des peuples les plus lettrés d’Europe», renchérit M. Mackenzie. La médaille victorienne ne fut pas sans revers : comme Charles Dickens a passé une partie de sa vie à le montrer, la classe ouvrière, écrasée par le machinisme, a plus subi la révolution industrielle qu’elle n’en a bénéficié. Les bas-fonds londoniens et leur cortège de misères et d’insalubrité, la prostitution omniprésente font également partie intégrante du paysage victorien. Après avoir d’abord symbolisé la puissance et l’orgueil d’un pays à son apogée, l’adjectif «victorien» a pris un tour plus critique : la moralité victorienne faisait allusion à une rigidité austère, hautaine et quelque peu hypocrite, notamment en matière de sexualité, l’impérialisme victorien devenait suspect d’exploitation éhontée, l’art victorien semblait lourd et pompeux... «Tout cela est en train de changer depuis dix ou quinze ans», assure Mme Cooper. L’exposition qu’elle a contribué à organiser tentera de montrer que l’univers victorien n’est pas monolithique, qu’il échappe à la caricature, qu’il était agité de débats intenses sur la condition des femmes ou les thèses de Darwin. «Par exemple, quand on évoque la femme victorienne, on pense à une femme restant à la maison et menant une vie rangée. Mais de nombreuses femmes travaillaient à cette époque, on a vu les premières femmes doctoresses, institutrices, journalistes», rappelle le Pr Mackenzie.
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