La zone tampon de Chypre qui traverse l’île sur 180 kilomètres est une plaie béante pour les Chypriotes, grecs ou turcs, mais aussi un lieu truffé d’histoires et de particularités. À la suite des incidents intercommunautaires de 1963, la Grande-Bretagne, garante, avec la Grèce et la Turquie, de l’indépendance de Chypre (1960), avait tracé une ligne verte sur une carte de Nicosie à l’aide d’un crayon à la cire. Le reste de la zone tampon a été créé en 1974 pour séparer la République de Chypre du Nord de la partie grecque de l’île. La plus petite partie de cette zone est le no man’s land qui traverse depuis 1964 la capitale et où «les incidents dus aux comportements provocateurs sont inévitables», explique un soldat de l’Onu. Un contingent de l’Onu comprenant des soldats britanniques et néerlandais est responsable du secteur de Nicosie. À l’intérieur de la ligne verte, à l’Est, une vieille maison a cette particularité frappante : les portes à l’arrière de la demeure s’ouvrent sur la République de Chypre alors que les fenêtres à l’avant de la maison donnent sur la zone tampon. «Pendant cinq minutes toutes les heures, ils (les habitants) sont autorisés à ouvrir un volet», a raconté une source à l’Onu qui n’a pas voulu être identifiée. La ligne verte serpente à travers des bâtiments éventrés, vides, dépouillés et dont la majorité s’effrite. On y trouve ainsi le «monument dédié à la fesse». Ici, en 1983, un soldat chypriote-turc, exaspéré par un soldat grec qui lui montrait ses fesses, lui a tiré dessus, le tuant. Pour le porte-parole des forces de maintien de la paix à Chypre (UNFCYP), Sarah Russell, «il s’agit d’une légende urbaine». Cette ligne a aussi la particularité que les deux parties que l’on veut séparer parviennent à faire monter la tension juste pour «sauver la face», explique un soldat. Ainsi, au «Grizzly Bunker», une patrouille chypriote-turque a été arrêtée alors qu’elle déplaçait subrepticement un mur, bien à l’intérieur de la zone, à tel point qu’une patrouille canadienne de l’Onu ne parvenait pas à faire passer son véhicule. Il leur a été demandé de replacer le mur, ce à quoi la patrouille chypriote-turque a répondu qu’elle aimerait bien le faire, mais «qu’ils ne pouvaient pas le faire en face des Grecs qui les regardaient», a encore raconté le soldat. Un soldat canadien a alors dû casser le mur pour que celui-ci soit reconstruit à l’endroit originel. Ainsi la face a été sauvée. Il existe aussi des points de tension comme à Constantinou Drive où une centaine de soldats chypriotes-grecs sont stationnés dans un bâtiment juste de l’autre côté d’un bâtiment abritant, lui, une centaine de soldats chypriotes-turcs. «Lorsqu’ils s’ennuient, ils s’interpellent» parfois avec des armes, déclare Sarah Russel. «Ils sont de permanence 12 heures par jour, donc cela est propice aux bagarres», explique-t-elle. De plus, la chaleur estivale qui dépasse parfois les 40 degrés n’aide pas. Pour prévenir une véritable bataille, en 1989 l’Onu a étendu la zone, éloignant un peu plus les deux parties, une mesure jugée utile dans la mesure où aucune d’elles n’a signé de cessez-le-feu. «On se sent un peu frustré de patrouiller cette zone, alors qu’on célèbre le 25e anniversaire de l’échec à résoudre le problème chypriote», explique un soldat.
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