La profonde récession économique et la fin du système de l’emploi à vie ont provoqué une augmentation spectaculaire des suicides au Japon en 1998, particulièrement parmi les hommes de 50 ans, principales victimes des restructurations. Au total, 31 734 personnes ont mis fin à leurs jours en 1998, soit 35 % de plus que l’année précédente, selon l’étude annuelle démographique du ministère de la Santé et des Affaires sociales. Le suicide a été ainsi trois fois plus meurtrier que les accidents de la route dans l’archipel. Cette forte progression, jamais vue depuis la Seconde Guerre mondiale, est directement liée aux difficultés économiques et au désarroi face à une perte des repères découlant des bouleversements de l’organisation du travail, selon les observateurs. La déprime est particulièrement forte parmi les quinquagénaires, dont le taux de suicide a été multiplié par 1,5 en un an. Ces hommes sont les spectateurs impuissants de «l’écroulement des fondations d’un système social qu’ils considéraient comme acquis», explique Yukio Saito, un psychiatre responsable d’un service d’écoute pour la prévention des suicides à Tokyo. Pour beaucoup, ces hommes, les «salarymen» en costume sombre, se sont totalement dévoués à leur entreprise, où ils sont souvent entrés aussitôt leurs études terminées. Ces cadres modèles du «miracle japonais» pensaient enfin tirer les dividendes de leur labeur lorsque l’économie a flanché au début de la décennie, obligeant leur société à engager une «risutora» (restructuration). Le taux de chômage a ainsi atteint le cap des 5 % des hommes actifs à la fin avril, pour la première fois depuis la guerre. Masaharu Nonaka est devenu un peu le symbole de ces «travailleurs sacrifiés» depuis qu’il s’est fait «seppuku» en s’ouvrant le ventre dans l’antichambre du directeur général du groupe pneumatique Bridgestone, le 23 mars. Cet «employé sans histoire» de 58 ans était venu lui faire part de sa «frustration» pour avoir été encouragé à «laisser la place aux jeunes». «Je veux lutter contre le programme de restructuration de l’entreprise au risque de ma vie», avait auparavant affirmé M. Nonaka, entré chez Bridgestone trente ans plus tôt. Les suicides «ont également été plus nombreux parmi les dirigeants d’entreprise», incapables d’assumer une chute des résultats ou l’humiliation d’une faillite, a indiqué M. Saito. Criblés de dettes, trois chefs d’entreprise, partenaires en affaires, ont ainsi décidé de se pendre le même jour, en février 1998, dans un hôtel de Tokyo après avoir partagé les dernières bières et cigarettes. L’un d’entre eux devait rembourser le lendemain un prêt de 100 millions de yens (800 000 euros) arrivé à échéance. Certains adultes, hommes ou femmes, se retrouvent également «perdus face au bouleversement des valeurs dans la société japonaise où l’individualisme est désormais la règle dans la jeunesse», souligne Shizuo Machizawa, professeur à l’université Rikkyo. Le suicide progresse aussi chez les jeunes car certains «ont des difficultés à exprimer leurs sentiments, à communiquer avec leurs parents», constate un travailleur social. Les Japonais ont de tout temps entretenu une relation particulière avec l’acte de se donner la mort, qui n’est pas un tabou religieux et dont l’usage, souvent noble, a été ritualisé au cours de l’histoire. Toutefois, le taux de suicide n’a pas été supérieur à certains pays occidentaux, comme la France ou l’Allemagne, au cours des dernières décennies.
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