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Actualités - Reportages

Quand la mendicité devient le seul choix

Les pensionnaires de Nazl Loubnan al-Jadid (La pension du nouveau Liban), on peut les rencontrer le soir, ou encore on peut les imaginer à travers les histoires de Hikmat, la gérante de l’établissement. Comme elle, ils comptent tous sur le système D pour survivre. Comme elle, ils croient au destin et à la chance et vivent sans haine ni rancune. C’est au cours de la soirée que les pensionnaires de l’hôtel se retrouvent devant la minuscule télévision. Ils mangent ensemble des plats qu’ils ont eux-mêmes cuisinés. Généralement, dans ce genre de pension, chacun fait sa propre cuisine, mais la clientèle de Loubnan al-Jadid se soutient et s’entraide. Ils sont treize, des Libanais ou des Syriens établis dans le pays depuis une quarantaine d’années, appartenant à diverses confessions. Onze hommes et deux femmes âgés tous de plus de soixante-dix ans partagent ce qui pourrait être appelé les chambres, la salle de bains et la cuisine. Ils partagent également leurs soucis quotidiens. Tous ont depuis très longtemps vécu dans des pensions. Ils ne se sont jamais mariés. Ils ont perdu le contact ou coupé les ponts avec les membres de leur famille. Pourtant, «tous nous aimons le monde», disent-ils. En considérant les choses sous cet angle, Hikmat souhaite que «le Liban entier ressemble à Nazl Loubnan Al Jadid». Ils n’ont que Hikmat, la gérante de l’hôtel, pour s’occuper d’eux. Elle tente de se procurer des médicaments pour les pensionnaires malades (cardiaques et souffrant de rhumatismes), elle les réveille pour qu’ils aillent au travail ; leur emploi consiste à faire des ménages, à vendre des chewing-gums, à garder des parkings… ou plus simplement à mendier. Pour les urgences, Hikmat fait appel à la police ou à la Croix-Rouge. «Les pensionnaires sont tous vieux, ils ont besoin de soins médicaux», dit-elle en se souvenant que «l’année dernière, un homme, qui a habité l’hôtel durant plus de dix ans, s’est éteint sur un canapé de la grande salle, en regardant la télévision». Elle a appelé la gendarmerie qui «s’est occupée de tout». Abou Ali, un pensionnaire octogénaire, est cardiaque. Il a besoin d’être placé dans une maison de repos. Mais la gérante de l’hôtel a frappé en vain à toutes les portes. Originaire d’un village de la Békaa, il est arrivé très jeune à Beyrouth pour travailler au port. Et depuis, il habite les pensions de la capitale. Le dernier hôtel qu’il a occupé était situé à Zokak el Blat «mais ils nous ont délogés», indique-t-il. Avec la guerre, Abou Ali a perdu son emploi au port et «depuis je suis mendiant», dit-il. «J’ai vendu des billets de loterie, des chewing-gums, maintenant je pèse les gens». Il explique : «Quand je ne suis pas fatigué, je porte une balance sur les épaules, je m’installe sur un trottoir de la capitale et j’attends que des personnes viennent se faire peser». C’est par ce moyen qu’il réussit à payer son matelas à l’hôtel. Les jours où il est fatigué, assez souvent, Abou Ali reste à la pension et cuisine pour tout le monde. «Je suis prêt à travailler dans un restaurant mais personne ne veut de moi», explique-t-il. Mansour, octogénaire, logeait dans une chambre rue de l’Université Saint Joseph avant de venir à la pension. «Quelqu’un a acheté l’immeuble, la pièce que j’occupais était très humide et il y avait beaucoup de moustiques, je suis plus tranquille et, à Nazl Loubnan al-Jadid, je peux payer à crédit». Originaire de Choueifate, Mansour se souvient que ses parents «travaillaient dans le commerce du savon. Maintenant ils sont tous partis moi aussi je partirai bientôt». Que fait-il pour vivre ? Mansour travaille en soirée comme «gardien de parking au quartier Saint Nicolas. Je m’assois sur une chaise du parking et des personnes de passage me donnent de l’argent». Il se lève soudain, quitte le balcon qui donne sur la rue de Damas et se dirige vers le jardin, rue Monot. Il se penche au-dessus d’un bac rempli d’eau grise, en retire des chaussettes et les étale sur une corde à linge. «C’est mon unique paire de chaussettes, elles doivent sécher avant que j’aille au travail». Elias a soixante-douze ans. Depuis trente-trois ans, il habite Nazl Loubnan al-Jadid. Avant la guerre, il était enseignant dans plusieurs écoles d’Achrafieh et du Metn. Elias, qui est le seul à bénéficier d’une chambre à lit unique (ancienneté et éducation obligent), raconte qu’il donne tous les après-midi des cours particuliers aux enfants de ses anciens élèves. Originaire de Bickfaya, Elias a quitté son village pour trouver un emploi à Beyrouth. Un peu dur d’oreille, il s’exprime à voix haute dans une langue arabe très soutenue. Il évoque les personnes qu’il a connues, les voisins de quartier avec lesquels il a tissé des liens et dont beaucoup sont actuellement à l’asile. Mais sa conversation est incohérente : elle est ponctuée par des phrases rappelant les événements du Liban : «Que Dieu nous protège», «quarante personnes sont mortes à l’abri tandis qu’au sixième étage aucune vitre n’a été brisée», «il faut chercher du pain en longeant les murs pour éviter les francs tireurs»… L’ancien professeur a habité l’hôtel tout au long de la guerre. Il ne parvient pas, cependant, à raconter les années dures, quand Nazl Loubnan al-Jadid était une ligne de démarcation. «Ce n’était pas la guerre, c’était quelque chose de très étrange», dit-il. Pour lui, l’unique guerre qu’il a vécue était celle de 1939-1945, «On savait au moins où mettre les pieds ; on avait partagé les espaces en deux zones : l’une civile l’autre militaire». «Au cours des étranges années (entre 1975 et 1990) c’est sur les civils que l’on a tiré. De plus beaucoup de civils qui habitaient le quartier ont porté des armes, on ne savait même plus s’ils étaient civils ou militaires», raconte Elias en écarquillant les yeux. Vivre une guerre est certes une pénible expérience. Passer sa vieillesse coupé de tout dans une pension en ruines ne doit pas être moins éprouvant.
Les pensionnaires de Nazl Loubnan al-Jadid (La pension du nouveau Liban), on peut les rencontrer le soir, ou encore on peut les imaginer à travers les histoires de Hikmat, la gérante de l’établissement. Comme elle, ils comptent tous sur le système D pour survivre. Comme elle, ils croient au destin et à la chance et vivent sans haine ni rancune. C’est au cours de la soirée que les pensionnaires de l’hôtel se retrouvent devant la minuscule télévision. Ils mangent ensemble des plats qu’ils ont eux-mêmes cuisinés. Généralement, dans ce genre de pension, chacun fait sa propre cuisine, mais la clientèle de Loubnan al-Jadid se soutient et s’entraide. Ils sont treize, des Libanais ou des Syriens établis dans le pays depuis une quarantaine d’années, appartenant à diverses confessions. Onze hommes et deux femmes âgés...