Enfin officiellement candidate à l’Union européenne, la Turquie risque pourtant d’attendre de longues années devant les grilles de l’Europe, incertaine sur son identité européenne et toisée avec méfiance par nombre de ses futurs partenaires. La presse turque ne boude pas son plaisir au lendemain de l’acceptation historique et tant attendue de la candidature d’Ankara lors du sommet européen. Un journal parle d’un «grand rêve enfin réalisé» tandis que le quotidien Sabah jubile à la «une» : «Nous sommes enfin des Européens !». Et cependant, les Turcs continuent de regarder le Vieux continent avec un mélange d’admiration, d’envie et de suspicion, un peu à la manière des Européens vis-à-vis de la Turquie musulmane. Pour certains, le «cadeau d’Helsinki» n’est que justice pour un pays de l’Otan qui, depuis des décennies, a fidèlement servi de dernier rempart contre le communisme. «Nombre d’intellectuels turcs nourrissant des réserves sur l’entrée de la Turquie dans l’UE y sont en fait favorables parce qu’ils en voient les bénéfices – plus de démocratie et de respect des droits de l’homme et moins de mainmise de l’armée sur la vie politique», explique Fehmi Koru, un éditorialiste proche des islamistes du Parti de la Vertu. Chez les nationalistes, certains pensent que l’Europe a abusé de la bonne foi d’Ankara. «Il fallait bien admettre la candidature turque pour préserver la mainmise des Européens sur un marché de 70 millions de consommateurs», écrit abruptement le journal Ortagu, proche du Parti nationaliste MHP, membre de la coalition du Premier ministre social-démocrate Bülent Ecevit. «Mais l’adhésion à part entière de la Turquie à l’UE est un rêve qui restera hors de portée même de nos petits-enfants». Fehmi Koru note de son côté : «Tout particulièrement pour l’élite pro-européenne, l’appartenance à l’UE représente le dernier arrêt sur la voie de l’occidentalisation de la Turquie. Mais même nos élites craignent un ordre du jour secret de l’Europe». Une attitude schizophrène ? Les Turcs craignent en fait que les Européens n’arriment leur pays au Vieux continent pour l’éloigner des influences «malfaisantes» de ses voisins radicaux irakien et iranien, sans pour autant lui accorder les avantages de faire partie de l’Europe. Dès leur plus jeune âge, les Turcs apprennent à l’école la façon dont l’Occident a dépecé sans état d’âme l’Empire ottoman au lendemain de la Première Guerre mondiale et la farouche résistance opposée par Atatürk, le «père de la Turquie moderne et laïque», pour empêcher le partage du plateau anatolien par les envahisseurs grecs, italiens, britanniques et français. La Turquie contemporaine est tournée vers l’Europe mais cinq pour cent seulement de son territoire est situé sur la rive ouest du Bosphore, sur le continent européen. Les Turcs continuent, dans une large mesure, de regarder l’Europe avec méfiance. Yuksel Soylemez, un ancien ambassadeur turc qui appartient à l’Institut de politique étrangère d’Ankara, ne partage pas l’idée selon laquelle ses compatriotes auraient une attitude «schizophrène» à l’égard du Vieux continent. «La Turquie s’interroge simplement sur le regard de l’Europe sur elle. Là est la source du problème. Demandez son avis sur l’Europe à l’homme de la rue. Il vous répondra : “Nous sommes attachés à l’Europe mais l’Europe repousse nos avances”». Le diplomate ajoute : «Il existe deux Turquies – la première est éduquée et occidentalisée, l’autre moins développée et plus pauvre. Mais cette dichotomie existe aussi au sein même de l’UE, au Portugal, en Italie et en Grèce par exemple». Pour Fehmi Koru, la religion est au cœur de la vision européenne de la Turquie. «Notre pays n’est pas vraiment européen (...) Le caractère européen est indissociablement lié, que l’on veuille ou non, avec la civilisation judéo-chrétienne avec laquelle la Turquie n’a rien à voir». L’ancien ambassadeur est, quant à lui, moins pessimiste sur l’avenir. «L’État a de moins en moins de poids chez nous. La Turquie change et les pourparlers sur l’adhésion à l’Europe pourraient être plus proches que certains ne le pensent».
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