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Actualités - Reportages

Souvenirs - Lire, écrire, calculer autrefois L'école à l'ombre d'un chêne

Un groupe d’enfants accroupis à l’ombre d’un chêne, tenant entre les mains un livre ; un adulte assis sur une chaise. Cette scène ne date pas des siècles passées. Elle remonte à quelques décennies et se déroulait dans pratiquement tous les villages. C’était alors l’«école sous le chêne» et, aujourd’hui, ces instituteurs ne font plus partie de notre paysage. Toutefois, d’anciens élèves sont toujours vivants. Ils se souviennent encore de ces jours «heureux» où ils allaient pieds nus, parfois vêtus de guenilles, à l’autre bout du village pour apprendre à lire et à écrire. «Que Dieu ait l’âme de notre instituteur, “istaz” Boutros. C’était un homme de cœur et de savoir. Il avait pris en charge tous les enfants du village et avait une patience d’ange» : c’est avec des mots tout simples, d’une voix émue que le «moukhtar» parle de ses années d’enfance. Âgé de 70 ans, il se souvient encore de ces petits détails qui faisaient son quotidien. Calé dans un fauteuil de son salon à moitié meublé, M. Mansour Nakad, plus connu comme le «moukhtar», raconte : «À l’époque, dans notre village de Kfardlakous (caza de Zghorta), tout le monde était pauvre, mais à des degrés différents. Istaz Boutros, fils du curé et élève des Pères à Tripoli, nous a servi d’instituteur». «Nous allions à l’école, installée sous le chêne de l’église Sainte-Moura, quand il faisait beau temps, ajoute-t-il. Les jours de pluie, la classe était donnée dans une petite chambre louée à cet effet». À l’époque, la durée annuelle de l’enseignement scolaire dépendait des saisons de récoltes. Personne ne se rendait chez l’instituteur durant les mois de novembre et de décembre, période de la cueillette des olives. L’année scolaire commençait en janvier et s’achevait en avril à cause de la préparation de la soie grège. «De bon matin, munis de bûches pour le feu, nous quittions nos maisons pour nous diriger vers l’école. Les horaires étaient plus longs qu’aujourd’hui. Les journées commençaient à 8 heures du matin et se terminaient à 16 heures, avec deux pauses pour les repas. Tous les jours, nous avions des devoirs à rendre. “Istaz” Boutros ne voulait pas nous voir traîner le soir dans les rues du village», poursuit le «moukhtar». En fait, en plus de son rôle d’«istaz», l’instituteur prenait en charge toute l’éducation des enfants. C’était lui qui interdisait ou autorisait les promenades nocturnes. Et si jamais quelqu’un n’obtempérait pas aux injonctions du maître, il se retrouvait le lendemain avec une punition ; en général, il s’agissait de recopier dix fois un texte de lecture. Quant aux parents, ils étaient toujours du côté de l’instituteur et faisaient tout pour l’aider dans sa tâche. Écoles mixtes Les études, c’était bien sûr réservé aux garçons. Les occupations des fillettes se limitaient aux travaux des champs et à la cuisine. Cependant, dans les années quarante, quelques familles, plus ouvertes que les autres, commencèrent à envoyer leurs filles chez l’unique instituteur du village, inaugurant ainsi, bien malgré elles, une formule de mixité scolaire. «Nous étions seulement quatre filles en classe pour une vingtaine de garçons, raconte Rose, 75 ans. Mais à cette époque déjà, le “istaz” n’enseignait plus sous le chêne. Il avait loué une chambre, l’avait meublée de quelques bancs, pris à l’église, et d’un bureau». «Mais, ajoute-t-elle, nous avions les mêmes horaires qu’à l’époque de l’école sous le chêne et les mêmes méthodes de travail». En quoi consistaient donc ces méthodes et quel était le programme ? L’objectif des années d’études se limitait à calculer correctement, savoir lire et écrire. Bref, se débrouiller pour faire les comptes de la récolte et être en mesure de préparer les lettres destinées aux cousins émigrés. Les cours étaient bilingues. Bien des années après, le «moukhtar» récite encore sa leçon de français par cœur : «Jamil était un excellent écolier, il faisait tous ses devoirs et, en classe, il suivait attentivement toutes les explications». En s’entendant réciter sa leçon d’enfance, le «moukhtar» est encore plus étonné que sa femme. «C’est que, explique l’épouse, Oum Sarkis, il souffre depuis quelque temps de trous de mémoire». Se procurer des manuels scolaires dans les villages éloignés posait parfois des problèmes aux élèves. «C’est l’épicier qui s’en chargeait, dit Rose, et nous changions de livres tous les deux ans. Cela dépendait des absences durant l’année» poursuit-elle. Car dans ces écoles, l’enfant n’était pas obligé de suivre les cours durant toute l’année scolaire. Il payait chaque mois la misérable somme (même pour l’époque) de 2 livres, et quand la vie devenait trop dure pour ses parents, il rénonçait aux cours l’espace de quelques mois, pour les reprendre plus tard si possible, sinon l’année suivante. Tailler des crayons Quant au costume exigé, il se limitait à un petit sac cousu à partir d’une jambe de pantalon usé. C’était là le cartable, confectionné par les mères. Les écoliers les portaient en bandoulière ; ils y mettaient un sandwich, que l’on plaçait tout en bas pour ne pas salir le livre et le cahier. Tous les écoliers de la montagne étaient équipés de ce sac à «trésor», comme ils se plaisaient à l’appeler. Dans certains villages, où les professeurs laïcs manquaient, les religieux faisaient office d’enseignants. Et alors, le curé faisait la leçon sous le chêne ou à l’église. Dans les villages musulmans, c’était le cheikh qui servait de professeur dans la cour de la mosquée. L’un et l’autre, le curé et le cheikh, assuraient, en plus de l’enseignement, l’instruction religieuse des enfants. Chaque semaine, une heure était consacrée à cette discipline. Abou Mahmoud, 75 ans, se souvient encore de ces longues journées qu’il passait accroupi devant le cheikh à reprendre inlassablement la leçon. «Nous venions tous les matins pour apprendre à lire, à écrire et à faire des calculs. À l’époque, tous les enfants étaient entassés dans une même salle. Mais le “istaz” nous divisait en groupes, selon le niveau de lecture. Et la compétition pour bien réciter opposait parfois grands et petits. Je peux vous assurer que cette méthode a porté ses fruits. Nous savions lire et écrire, et l’école était agréable», se souvient-il. Il semble que la majorité des écoliers sous le chêne préféraient leur «établissement» aux écoles publiques créées par l’État dans leur village. La division par classes et tranches d’âge, le grand nombre d’instituteurs, les différentes matières enseignées, tout cela n’était pas pour eux. Nostalgiques de ce Liban qui paraît si lointain, ils passent encore leurs soirées d’hiver à se rappeler leurs aventures d’écoliers. Telle l’histoire de cet Amine qui avait volé un crayon et que le “istaz” avait puni en le forçant à tailler tous les crayons de la classe pendant une semaine entière. Ils éclatent de rire à ces souvenirs. Et ils sont tous d’accord : «C’est comme si c’était hier et pourtant que de changements !...».
Un groupe d’enfants accroupis à l’ombre d’un chêne, tenant entre les mains un livre ; un adulte assis sur une chaise. Cette scène ne date pas des siècles passées. Elle remonte à quelques décennies et se déroulait dans pratiquement tous les villages. C’était alors l’«école sous le chêne» et, aujourd’hui, ces instituteurs ne font plus partie de notre paysage. Toutefois, d’anciens élèves sont toujours vivants. Ils se souviennent encore de ces jours «heureux» où ils allaient pieds nus, parfois vêtus de guenilles, à l’autre bout du village pour apprendre à lire et à écrire. «Que Dieu ait l’âme de notre instituteur, “istaz” Boutros. C’était un homme de cœur et de savoir. Il avait pris en charge tous les enfants du village et avait une patience d’ange» : c’est avec des mots tout simples,...