Qui de nos jours peut encore dilapider des milliers de dollars pour l’honneur de porter à l’envers de son vêtement une griffe de la haute couture? Deux cent personnes, murmurent les initiés, parmi lesquelles un ou deux noms libanais. Mais ça c’est une autre histoire. Le fait est que ces dames privilégiées, dont les noms sont jalousement tenus secrets, non seulement n’augmentent pas de nombre mais le groupe se réduit d’année en année. Qui sont-elles en fait ces clientes, véritable «espèce protégée» de la vieille institution élitiste? Il semble qu’elles se rangent en deux catégories: les traditionnelles, celles qui forment «la clientèle» fidèle et régulière, et les occasionnelles, celles qui en font appel à l’occasion d’un événement exceptionnel ou autre occasion ponctuelle. Les membres de ces groupes sont des femmes capables financièrement de débourser de 21 000 à 37 000 dollars pour un tailleur, une robe ou une tenue de grand soir, selon la matière ou l’importance du modèle. Mais aussi selon celle de la griffe. À quelles classes appartiennent ces dames-oiseaux de paradis? Là aussi, les informations sont vagues. Les maisons de couture parlent de sujets du monde de la jet-society, de millionnaires (au féminin ou par relation ultradirecte), de personnes qui papillonnent d’un hémisphère à l’autre, d’un palace à l’autre, d’une capitale à l’autre. Sont-elles toujours les mêmes? Certainement pas. À quelques exceptions près, il y a chaque année de nouvelles arrivées et de nombreux départs aussi. Corollaire essentiel de leur présence dans la liste: l’état de leur compte en banque. Dans le temps, pour opérer leur choix, les clientes assistaient à des présentations privées dans les salons de la maison dont elles étaient accoutumées. Aujourd’hui, elles recoivent des cassettes-vidéo et certaines passent même leurs commandes par Fax. Quant aux essayages, des équipes peuvent se rendre à domicile, partout dans le monde. Il est entendu que ces menus services se reflètent dans le prix de la pièce commandée. D’après les habituées de ces hauts lieux du luxe, les amitiés qui se créent entre le personnel et les clientes peuvent être solides et durables. Ces dames ont besoin de conseils, parfois aussi de sympathie et d’écoute. De leur côté, les personnes chargées de les accueillir et de traiter avec elles sont préparées à cette fonction et sélectionnées de manière à répondre au mieux à cette tâche, parfois très délicate, d’orientation, de conseil et de confidence. Chez Olivier Lapidus, une bonne partie de sa clientèle provient du Moyen-Orient, en particulier des Émirates et de l’Arabie séoudite. La mentalité ici comme les rapports sont différents et ces femmes font preuve d’une fidélité et d’un goût de plus en plus sûr. Les générations actuelles ont, derrière elles, des mères et des grands-mères habituées des maisons à griffe célèbres. Récemment, une des responsables de la maison Lapidus confiait à la presse qu’une jeune princesse d’un pays arabe s’habille chez eux depuis l’âge de douze ans. Ce qui prouve qu’il existe une double mutation de la clientèle des grandes griffes. Autant financière que géographique. Mais cette prestigieuse institution va-t-elle survivre longtemps au 20e siècle? Les mœurs, le contexte financier et social du troisième millénaire permettront-ils la survivance d’une entreprise, aussi glorieuse soit-elle, qui ne compte que 200 clientes dans le monde?
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