Au rythme de la vie de son équipage et de ses missions quotidiennes de guerre aérienne sur la Yougoslavie, le Foch, qui navigue en mer Adriatique depuis près de trois mois, ne s’assoupit jamais. Avant même la sonnerie réglementaire du branle-bas qui résonne dans les haut-parleurs du bord chaque matin à 7h15, la majorité des 1 800 occupants du porte-avions français ont été réveillés par les chocs des deux catapultes à vapeur qui font décoller des Super Étendard armés de leurs bombes de 250 kg à guidage laser ou des Étendard IV P équipés de leurs caméras de reconnaissance vers le Kosovo. Pour sa première affectation après l’École navale, l’enseigne de vaisseau, Marielle Chabaud, qui n’était pas née lorsque le Foch donnait ses premiers tours d’hélice il y a 36 ans, dirige la manœuvre de la catapulte avant. Coiffée d’un casque vert, signe distinctif de sa fonction d’officier de quart sur le pont d’envol, et portant un tee-shirt de coton blanc barré d’une rayure noire verticale, la jeune femme est l’une des quatre femmes officiers du Foch, les seules femmes embarquées sur le porte-avions. Le long des coursives du bâtiment, dans l’odeur du café du matin, des marins astiquent cuivres et sols avec un soin tout particulier, le bâtiment devant accueillir dans quelques heures la première visite du tout nouveau chef d’état-major de la marine, l’amiral Jean-Luc Delaunay. D’autres membres d’équipage, qui prennent leur quart en fin de matinée, attendent déjà devant l’entrée de la cafétéria qui propose au menu du jour « salade chinoise, steak, frites, fromage et fruit ». À 150 mètres à bâbord du Foch, le pétrolier-ravitailleur Meuse vient de transférer par de grands tuyaux souples le carburant de trois jours pour les deux machines du bâtiment et son aviation embarquée. Il envoie ensuite dans une nacelle filoguidée vivres frais et bombes. À quatre nautiques, la frégate britannique anti-sous-marine HMS Grafton, placée sous le commandement de l’amiral Alain Coldefy, patron de la task force 470 organisée autour du Foch, joue les chiens de garde. Sur le pont du porte-avions, des Super Étendard, qui viennent de rentrer de leur mission de bombardement sur le Kosovo, sont déjà prêts à redécoller. Depuis le 24 mars, les avions du Foch ont effectué près de 300 missions opérationnelles (bombardements et reconnaissance), les Super Étendard ayant utilisé près de 200 bombes. Sous le pont, dans leur salle d’alerte, les pilotes de Super Étendard préparent les missions du lendemain qui viennent de leur être assignées par le centre des opérations aériennes de Vincenza (Italie), donneur d’ordre des quelque 700 sorties quotidiennes de l’opération « Force alliée ». De trois à six heures de préparation pour une mission d’une durée de une heure et demie à quatre heures, ravitaillements en vol compris, pour les Super Étendard. Dans un petit oratoire, le père Guy Van de Velde, aumônier du Foch, célèbre sa messe quotidienne de 18h00 devant une dizaine de fidèles. Dans l’immense hangar sous le pont d’envol, hélicoptères Super-Frelon et Super Étendard, pales et ailes repliées, sont rangés à quelques dizaines de centimètres les uns des autres. À 23h00, les coursives, faiblement éclairées par des ampoules rouges, sont désertes. Un des soixante postes de télévision, qui retransmettent informations internes, films vidéo ou journaux télévisés des chaînes françaises, est resté allumé devant un marin endormi. Sur l’écran s’inscrit la phrase lapidaire attendue avec impatience par chacun : «3 juin, retour à Toulon».
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