Instituteur de maternelle dans une région sinistrée par le chômage, l’acteur français Philippe Torreton et les gamins de 3-4 ans qui l’entourent ont bouleversé le public de la 49e Berlinale avec «Ça commence aujourd’hui», le film de Bertrand Tavernier en lice pour l’Ours d’or. Le jury présidé par Angela Molina (Espagne) a navigué entre une réalité sociale poignante dans le nord de la France et en Turquie (avec «Voyage au soleil» de la cinéaste Yesim Ustaoglu) et l’univers futuriste et glacé du Canadien David Cronenberg qui, dans «EXistenZ», efface la frontière entre réalité et monde virtuel des jeux vidéo. La projection de «Voyage au soleil», histoire d’une amitié sur fond de répression des Kurdes a coïncidé avec des manifestations à travers le monde, dont une tentative d’immolation à Berlin même, pour protester contre l’arrestation d’Abdullah Öcalan. Dans «Ça commence aujourd’hui», Bertrand Tavernier, qui a déjà remporté l’Ours d’or en 1995 avec «L’appât», brosse le portrait de Daniel, directeur d’une école maternelle, dans la région de Valenciennes (nord de la France), qui découvre l’ampleur de la misère qui ronge la région. Un soir, la maman de la petite Laetitia s’écroule ivre morte dans la cour de l’école et s’enfuit en laissant sa fille et son bébé. En les raccompagnant, Daniel découvre l’appartement sordide, dont l’électricité est coupée depuis six mois. Il y a aussi Mme Bry qui, avec 30 francs (4,57 euros) pour tenir la semaine, n’a plus les moyens de payer la cantine. Révolté, le directeur se bat, parfois maladroitement, contre l’administration, le maire, l’inspecteur, la directrice de la PMI (protection maternelle infantile). Un drame soudera les bonnes volontés et redonnera à tous l’envie de se battre. Lors de la conférence de presse, certains journalistes ont avoué avoir pleuré pendant ce film, fiction dont l’intensité émotionnelle tient à sa force documentaire et à l’engagement d’une troupe profondément passionnée et engagée dans le projet. Philippe Torreton, César du meilleur acteur pour «Capitaine Conan», remarquable de vérité, est en bonne place pour un prix d’interprétation à Berlin. Cinéaste «citoyen», Bertrand Tavernier, qui avait réalisé auparavant «De l’autre côté du périph», un documentaire sur une cité de la banlieue parisienne (Montreuil), a déclaré que, pour lui, ce film était une urgence, «une question de vie et de mort». Tout est né de la rencontre avec Dominique Sampiero, un instituteur-poète du nord, petit fils de mineur, qui a vécu tout cela et qui est devenu le coscénariste du film. «Le déclic a été l’histoire des 30 francs». Témoin de son temps, Bertrand Tavernier est persuadé que si l’«on ne peut pas changer le monde, on peut arriver à faire bouger des choses, même si cela est très modeste. Il y a des gens dans les cités qui se battent et qui sont exceptionnels. Ils sont ignorés des élus et des pouvoirs publics», a déclaré avec passion le réalisateur. «J’ai fait ce film pour donner un coup de chapeau et la parole à ceux qui ne l’ont pas, pour dire qu’il y a des gens qui meurent, même sous un gouvernement socialiste, parce qu’on leur coupe l’eau et l’électricité». Philippe Torreton s’est complètement investi dans son rôle. «J’étais comme un instituteur de remplacement, à faire des ateliers, les emmener à la récré, faire pipi, chanter, dit ce fils d’une institutrice de maternelle. J’ai dû me remémorer ou apprendre les comptines, “Pirouette, cacahuète...” afin de ne pas bafouiller devant les enfants. Car ils font vachement gaffe à ça. On ne peut pas tricher avec des enfants».
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