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Actualités - Opinion

Regard - In memoriam : Marwan Saleh 1956-1999 Chienne de vie

C’était un pur, un vrai, un bon, un juste, un de ces êtres rares qui semblent glisser dans la vie et sur qui la vie glisse sans jamais pouvoir entamer ni même entacher leur intégrité intellectuelle et morale. Lorsque le dernier assaut du mal incurable précipita la fin, il ne fléchit pas un instant : athée il avait vécu, athée il mourrait, sans se laisser tenter par aucun pari sur l’au-delà. Même l’agnosticisme lui semblait une position pusillanime. Il refusait de s’identifier ou de s’agréger à un groupe quelconque, il n’était membre à part entière que de l’humanité périssable. Ce fut, de sa part, l’ultime leçon de droiture, de dignité et de discrétion : c’est presque avec un sourire tranquille, sachant le néant imminent, qu’il s’est éteint, sans trahir les principes qui avaient régi sa compréhension du monde et son comportement. Affable, prévenant, serviable sans affectation ni désir de contrepartie, il était tout de simplicité, de transparence et de légèreté. Naturellement accordé aux rythmes du ciel, de la terre, des plantes, des oiseaux, des nuages, familier des phases de la lune, il savait en interpréter les moindres signes et déchiffrer le grand livre des correspondances cosmiques. Cette sensibilité à l’univers est devenue étrange et étrangère pour le citadin qui ne sait plus lire la nature. Elle était innée chez cet homme de la campagne et du plein air qui la cultivait parce qu’il en savait le prix. Originaire de Kfour Arbi, beau village du jurd du Koura perché à 1100 mètres d’altitude au pied d’une formidable falaise à pic, où ses parents et amis l’accompagnèrent samedi passé dans son ultime randonnée, il en gardait un souvenir mêlé d’émotions d’enfance, d’amertumes de jeunesse et de griefs d’âge mûr. Il n’aimait pas trop y retourner, et l’y voici revenu pour toujours, à son corps défendant. Marcheur infatigable qui ne fumait point et ne buvait guère, ce fils de poète n’avait qu’un seul vice, celui de la lecture, qu’il aimait faire partager. Souvent, à l’un ou l’autre de ses amis, il venait apporter un livre, nouvelle parution qu’il estimait correspondre à ses goûts, bien qu’il n’eût guère les moyens de faire des cadeaux. Précairement établi à Safra, au Kesrouan, en raison des vicissitudes de la guerre, sur un terrain prêté par un ami, il y avait aménagé une petite maison entourée d’un jardin luxuriant où il vivait à l’étroit avec sa mère et son plus jeune frère. C’était aussi son atelier. Il y taillait racines et tronçons d’oliviers et d’autres essences. Vers la lumière Les œuvres de cet autodidacte, artisan ébéniste tard venu à la sculpture (il a participé aux six derniers Salons d’Automne du Musée Sursock dont il était devenu sociétaire ainsi qu’à plusieurs expositions collectives, et monté trois expositions individuelles, la dernière en 1998), ne subissaient l’influence d’aucun maître, sauf peut-être des visions allégoriques de Gibrane Khalil Gibrane dont il était nourri. Mais Marwan Saleh (1956-1999) avait su, très vite, avec la sûreté de l’intuition, leur conférer une personnalité propre, la sienne : à son instar, elles étaient d’une extrême légèreté, presque immatérielles à force d’évidement et d’affinement du bois, comme si seul importait le mouvement spiral emportant les corps enchevêtrés vers le haut, dans l’effort de se dépêtrer les uns des autres et de s’affranchir des pesanteurs instinctives, des entraves et empêchements sociologiques, confessionnels et politiques, vers davantage de culture, de conscience, de moralité, d’humanité et de lumière. Dans son ensemble, l’œuvre de Marwan Saleh traduit l’énergie agissante dans les procès d’hominisation et d’individuation qui sont à peine entamés, seuls capables de transformer la brute barbare, intolérante et sanguinaire, surtout collectivement, qu’est toujours l’homme d’aujourd’hui sous la fragile pellicule des conventions sociales, en un être libre véritablement civilisé, à même de mettre ses instincts au service de sa raison et non l’inverse. Passeport C’est un objectif lointain, une sorte de point Oméga que les sculptures de Marwan Saleh pointent allusivement par cette volonté de la partie de s’émanciper du tout, de se détacher du tronc commun pour se réaliser pleinement, sans jamais y réussir tout à fait. Sorti de la vie comme il y était entré, les mains vides, il a laissé un petit nombre d’œuvres, immédiatement identifiables, moins par des parentés de formes que par des affinités de style et d’esprit, l’esprit de légèreté, l’insoutenable, la mortelle (?) légèreté de l’être. C’est leur passeport pour la pérennité. Quand un être, que rien ne semblait destiner à mourir jeune, succombe inexplicablement, la sagesse populaire, remarquait un ami commun, dit que c’était écrit, Mektoub, inscrit dans les étoiles. On a fini par découvrir que c’était effectivement inscrit, mais dans le patrimoine génétique, comme si chacun était programmé pour trépasser à un moment précis, à moins d’un décès accidentel, encore que l’accident lui-même puisse relever d’une loi incompréhensible. Mais code génétique ou pas, voir disparaître un être de don et d’ouverture, un créateur dans la force de l’âge reste un insupportable scandale. Chienne de vie. Que la terre lui soit légère comme il avait été léger pour elle.
C’était un pur, un vrai, un bon, un juste, un de ces êtres rares qui semblent glisser dans la vie et sur qui la vie glisse sans jamais pouvoir entamer ni même entacher leur intégrité intellectuelle et morale. Lorsque le dernier assaut du mal incurable précipita la fin, il ne fléchit pas un instant : athée il avait vécu, athée il mourrait, sans se laisser tenter par aucun pari sur l’au-delà. Même l’agnosticisme lui semblait une position pusillanime. Il refusait de s’identifier ou de s’agréger à un groupe quelconque, il n’était membre à part entière que de l’humanité périssable. Ce fut, de sa part, l’ultime leçon de droiture, de dignité et de discrétion : c’est presque avec un sourire tranquille, sachant le néant imminent, qu’il s’est éteint, sans trahir les principes qui avaient régi sa...