«Papa, papa, le roi est mort», crie Elena, 3 ans et demi, la fille du prêtre orthodoxe de la ville de Karak, dans le sud de la Jordanie. «Non ma fille, le roi est monté au ciel», répond le religieux Wael al-Madanat, dans le salon de la demeure familiale. La famille vient d’apprendre la nouvelle par la radio israélienne en arabe, juste avant l’annonce officielle par les médias jordaniens. Environ 5 % des quelque 4,6 millions de Jordaniens sont chrétiens, en grande majorité grecs-orthodoxes. Le père Wael al-Madanat fait aussitôt sonner les cloches de l’église, construite il y a un siècle et demi dans le centre de Karak, une ville de 30 000 habitants perchée à 900 mètres d’altitude, à 145 kilomètres au sud d’Amman. Il se lance dans une longue oraison funèbre du roi Hussein. Cherchant soigneusement ses mots, il insiste sur le fait que si «le corps de Sa Majesté nous a quittés, son âme, faite de tolérance, d’amour et de profonde humanité, demeurera en chacun de nous». Dans cette ville de la Jordanie profonde, l’une des premières à s’être ralliée aux Hachémites au début du siècle, des drapeaux noirs font leur apparition dès la nouvelle connue. Les commerçants baissent les rideaux de fer de leurs magasins, et les habitants, l’air fermé, désertent les rues battues par la pluie. «Le seigneur du pays a rejoint le ciel», murmure Khalaf al-Malaha, 50 ans, en fermant sa boutique de tissus et en accrochant un morceau de toile noire sur son fronton, en signe de deuil. «La famille jordanienne a perdu son tuteur», déclare M. Ahmad al-Mahadine, le maire de la ville qui compte une minorité d’environ 10 % de chrétiens. «Il laissera un grand vide», ajoute-t-il avant de se précipiter dans le bureau du gouverneur où tous les responsables locaux ont été convoqués d’urgence. L’ambiance est tendue chez le patron de cette province pauvre où les officiers de police et les responsables des départements administratifs font antichambre. «C’est une nouvelle foudroyante et une perte pour toute la Jordanie, les Arabes et le monde», déclare le gouverneur, M. Salim Abou Khamis. «Nous avons grand espoir que le successeur sera à la hauteur du défunt», ajoute-t-il brièvement avant de s’enfermer avec ses collaborateurs. Dans la Maison des jeunes, Mohammed Jaafra, qui dirige cette institution du ministère de la Jeunesse, s’étend sur l’histoire ancienne de la cité. Fort byzantin puis romain, la ville, qui se développe autour des vestiges de son château, a la réputation d’être «rebelle». Elle a fourni plusieurs des 66 chefs de gouvernement qu’à eus la Jordanie depuis son indépendance en 1946 mais a toujours été la première à contester la politique sociale d’Amman. En dix ans, Karak a été secouée à deux reprises par des émeutes : en 1989 lors de l’augmentation des prix de l’essence et en 1997 lors du relèvement des prix du pain. «Nous avons toujours été fidèles au trône hachémite, mais nous n’avons pas peur des gouvernements», résume un habitant de la ville, affirmant que «les hauts responsables originaires de la ville ont tendance à l’oublier, une fois installés dans leurs fauteuils à Amman». Vivant du commerce, de l’agriculture et des rentes versées par l’armée aux soldats à la retraite, les habitants de Karak, à l’écart du grand axe routier qui relie Amman au port d’Aqaba, sur la mer Rouge, continuent à se sentir un peu négligés par le pouvoir central.
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