Gentleman painter, cela existe, et Samir Tabet en est la parfaite incarnation, celle du véritable dilettante qui peint pour le diletto, la délectation, la sienne et celle des autres, et pour le profit, mais celui des autres uniquement : le produit de la vente des tableaux servira à financer une bourse d’études pour un étudiant en beaux-arts. Le plaisir de peindre se traduit, du reste, dans les «Clins d’Œil» des titres : «All About Eve» est un drap blanc pendu à deux crochets, «Tea Party» est une pléiade de théières, «Requiem pour une Troïka» est un trio de masques blancs désaffectés sur fond noir. Entre «Courge Cardinalice» et «Monnaie du Pape» (pas un nouveau scandale financier au Vatican, une délicate plante sauvage blanc argenté), on peut savourer le «Cocktail de Coloquintes» aux trois couleurs, déguster la «Liqueur de Pêches», assister aux «Défilé des Nectarines» et à la «Manifestation de Clémentines» et prendre le temps de contempler «L’Architecture des Pommes» avant de s’emparer, devant «La Chute des Cœurs», de «La Clef des Songes» dans «Le Triomphe du Silence» qui est, en réalité, un «Dialogue d’Objets». S’inscrivant dans une longue et vénérable tradition de la nature morte qui exige savoir-faire artisanal et doigté artistique, Samir Tabet, sans doute le plus européen de nos peintres à cet égard, peint rarement des soliloques d’objets : sur sa toile, devant des fonds qui, de noirs purs et durs qu’ils étaient et qu’ils restent dans certains cas, sont devenus plus raffinés, déclinant des verts profonds, des gris lumineux, des beiges nuancés, des marrons subtilement modulés par la lumière, il aime combiner, en bon chimiste de métier qui connaît le juste dosage des ingrédients, des objets disparates de formes et de couleurs, souvent sans relations logiques entre eux et dont la juxtaposition, insolite ou pas, crée, à part l’habileté des rendus, l’événement pictural. Art de la présence Les natures mortes de Samir Tabet ne sont pas des compositions complexes, des constructions compliquées pour montrer la maîtrise du peintre : la profondeur de champ est réduite au maximum, en sorte que les objets, œufs d’autruche ou de poule, bols, plats, carafes, bouteilles, opalines, bilboquets, masques, boules transparentes, cartes à jouer, fils à plomb, pinceaux, compas, châssis de toiles, tissus, nautiles, coupes de fruits, citrons, poires, pommes, oignons, sont projetés en avant comme sur une estrade rapprochée, une avant-scène où ils sont à peu près alignés ou juste décalés, l’un derrière ou au-dessus de l’autre. Certes, l’art de Samir Tabet est celui de la présence par la reproduction fidèle, mais il sait utiliser le peu d’espace, d’objets et de moyens qu’il se permet pour créer des ambiances plutôt que des trompe-l’œil, surtout depuis que ses fonds sont devenus photosensibles, et des voisinages incongrus, par exemple un bol, un pinceau, un œuf d’autruche sans laisser entendre pour autant que le pinceau puisera nécessairement la peinture dans le bol pour décorer l’œuf, ce qui est une solution possible mais pas la seule de l’énigmatique mais pacifique coexistence d’objets hétéroclites, toute latitude d’interprétation étant laissée au regardant. Comment comprendre le «dialogue» d’un bilboquet, d’une bande de Möbius et d’un compas posés côte à côte? Peut-être est-ce une allusion à la précision qu’exige leur manipulation, précision qui est celle-là même que requièrent la chimie, première profession de Samir Tabet, la peinture, qui est une chimie alchimique, et la nature morte, son péché mignon. Certes, toutes les œuvres ne posent pas de pareilles devinettes, la plupart se contentent des accointances et complicités entre une coupe de porcelaine blanche et des citrons jaunes sur fond vert olive, voire entre une flûte de champagne et un œuf, ce qui donne pour le titre «Flûte Alors! dit l’Œuf», De quoi s’étonne-t-il? De la disparité des formes et des matières entre la transparence du verre élancé et l’opacité de sa coquille ramassée sur elle-même: deux contenants parfaits, chacun dans son genre, l’un ouvert, l’autre fermé. Sauver les objets Ce cas montre bien que la nature morte pratiquée par Samir Tabet est un exercice continu d’émerveillement et de méditation devant la choséité des choses: comment peut-on être oignon ou verre de lait? En regardant ses huiles sobres et somptueuses à la fois, on se dit que ce qui nous paraît être l’évidence même, une orange, une serviette, une bouteille, n’est au fond pas si évident que cela. En montrant l’objet en toute simplicité et toute nudité, souvent hors contexte, Samir Tabet le problématise et le déréalise quelque peu, lui restituant ainsi un mystère dont le dépouille notre commerce quotidien avec lui: la nature morte est en quelque sorte un héroïque effort de sauver les objets usuels de leur banalité, de renouveler leur virginité visuelle, voire conceptuelle. C’est pourquoi la nature morte peut confiner à la métaphysique, comme chez Morandi. Parfois, Samir Tabet laisse percer des significations intentionnelles: ainsi les trois masques abandonnés de la «Troïka» où les deux masques opposés à 180° de«Janus», ou alors il joue le jeu des correspondances quand un objet en réfléchit un autre, comme le fil à plomb inversé (il y aurait beaucoup à dire sur le thème de l’inversion et ses implications) dans la boule de verre – qui figure en quelque sorte, par sa forme sphérique, le globe oculaire, donc le mécanisme optique de la vision et la visualité elle-même, thème véritable de toute peinture, et, par son pouvoir de duplication ou de reproduction, la fonction et le rôle du peintre, ainsi encapsulé dans sa propre œuvre. Image elle-même, la boule capte l’image d’une partie de l’image dont elle fait partie. Elle institue, au sein de l’image, une différence entre l’objet et son image, différence reprise par le peintre, à ceci près que ce que le tableau présente c’est l’image et non l’objet alors que le motif du tableau donne à la fois l’objet et son image, ou plutôt l’image de l’objet et l’image de l’image de l’objet, dans un écart à la fois infini et nul qui boucle la représentation sur elle-même. Toute peinture, du reste, se situe nécessairement quelque part sur ce parcours gradué entre zéro et l’infini. (Galerie Épreuve d’Artiste).
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